Des œillets pour Antigone de Charlotte Bousquet

Parmi les auteurs et autrices que je préfère il y a Charlotte Bousquet, avec sa sensibilité, sa tolérance sans limite, son amour des chevaux qui me rappelle mes yeux émerveillés d’adolescente campée à quelques mètres des étalons du champ, près de chez mes grands parents, et puis son imaginaire aussi, empreint de réalisme. De Charlotte, j’ai lu sa trilogie de fantasy, L’Archipel des Numinées, mais aussi Celle qui venait des plainesNos vies suspenduesShâhra, A cœurs battantsJe les ai lus et si je ne les ai pas tous forcément aimé d’un amour fou, j’y ai toujours vu les grandes qualités littéraires et les messages de bienveillance envoyés aux adolescent.e.s. Bref, me voilà avec son dernier roman Des œillets pour Antigone que les éditions Scrineo m’ont envoyée sur ses recommandations. Et j’en suis très très fière.

Résumé éditeur

Un roman fantastique engagé qui retrace les tourments de la révolution des Œillets et de la génération sida.

1991, France.

En triant les affaires de sa sœur disparue cinq ans plus tôt dans des circonstances tragiques, Luzia retrouve son vieux médaillon ainsi que son journal intime. À sa lecture, elle commence à s’interroger : et si le suicide de sa sœur était lié à ce bijou et à la mort de leur tante vingt ans auparavant à Évora ?

Quand elle commence à être assaillie de cauchemars et d’hallucinations, la jeune femme se lance sur les traces de la vérité. Une quête qui la plongera dans le passé de sa famille, dans un Portugal déchiré par la dictature de Salazar…

Trois époques. Trois femmes. Trois destins.
Une volonté : être libre.

Mon avis

Le roman s’ouvre sur une mort. D’abord on imagine un homme, une scène de torture, du « métal entre les dents », la « commissure des lèvres », « la nuque », « les épaules » et puis cette émotion si vive, ce besoin si puissant de la retrouver « elle ». Oui on pense à un homme, un être de chair et de sang comme vous et moi. Et puis peu après la terminologie change, avec « l’humain » d’abord, qui produit une distance entre l’être dont on lit les derniers instants, et celui qui le maltraite. Jusqu’au mot « cavalier ». Et là on comprend : corrida, clameur de la foule, les cris abjectes, l’inhumanité à l’oeuvre dans sa nudité la plus crue. L’autrice connaît les chevaux, souffre de leur mal être, et on sent une certaine dose de cette souffrance, de cette incompréhension, sans pour autant qu’elle y mette du pathos, seulement une réalité, crue et indiscutable. Vous allez peut être me trouver cruelle, mais c’est cette scène qui m’a véritablement plongée dans le roman, je voulais comprendre. Je voulais savoir. C’est une volonté qui ne m’a pas quittée jusqu’à la dernière page.

En dehors des chevaux, le roman s’intéresse à trois femmes. Alma, en 1971 à Evora, au Portgual ; Sabine, en 1986 à Paris ; Luzia, en 1991 à Paris aussi. Luzia est l’héroïne de cette histoire, Sabine sa sœur, morte par le suicide sans que personne ne comprenne son geste, et Alma est leur tante, la sœur de leur père, Manuel. Une tragédie familiale, un drame mâtiné de présences fantomatiques et de souvenirs évanescents. Au début j’étais un peu perdue, notamment entre Luzia et Alma, sans trop comprendre pourquoi, mais petit à petit ce fut beaucoup plus simple de les distinguer, à mesure qu’elles prenaient de la consistance. Toutes les trois sont des personnages étonnants, et forts. Luzia a fait son coming out, soutenue par sa mère féministe et engagée mais lâchée par son père qui, bien qu’il ne l’ait pas reniée, l’a blessée à sa façon de la désapprouver. Elle ressemble à une « portugaise » Luzia, elle en a les poils, les cheveux, la couleur. C’est ce qu’on lui dira, au collège puis au lycée quand elle subira brimades sur harcèlements du fait de ses origines. Quelque chose dont n’a jamais souffert Sabine, sa soeur, qui est une adolescente qui rêve d’amour et qui semble aussi se mettre des œillères. On ne retrouve son caractère qu’à travers son journal, alors qu’elle insulte Luzia en la surnommant La Purge, et qu’elle se « la joue » rebelle. Quant à Alma, nous suivons son destin tragique, morte dans une chute de cheval alors qu’elle tentait de prévenir la résistance au régime de Salazar (un régime proche de celui de Franco). On voit son amour des chevaux, son désir de vivre libre, loin des obligations assujetties aux femmes, peut-être sous le regard d’artiste de Tiago.

L’histoire se met doucement en place, Luzia tombe sur le journal de Sabine et tente de comprendre sa sœur disparue, ne pouvant s’empêcher d’éprouver de la rancœur pour celle qui lui a toujours « pourri la vie », même dans sa mort, laissant un « bordel » derrière elle. J’ai trouvé leur relation très « vraie ». Elle n’était pas non plus conflictuelle à souhait, mais Luzia admet qu’elles n’étaient pas compatibles alors qu’elles se ressemblaient beaucoup pourtant. Il y a des non dits, des jalousies, des secrets qui les ont tenues éloignées l’une de l’autre. Puis tout s’accélère lorsqu’elle trouve le médaillon d’Alma. Un médaillon avec son portrait et une mèche de cheveux et crin entremêlés. Un médaillon qui ne semble plus pouvoir la quitter et qui lui fait voir des choses. Des chevaux morts, des mots inscrits sur des miroirs embrumés, en bref Luzia est hantée. Mais pourquoi ? Et comment se débarrasser de quelque chose qui réapparaît comme par enchantement ?

Lorsque son ami, Julien, atteint du SIDA, frappe à sa porte et lui demande de l’héberger pour ne pas inquiéter sa grand mère, la seule famille à vouloir encore entendre parler de lui, Luzia a une idée : partir pour Evora, là où tout a commencé, et peut-être changer les idées à son meilleur ami. Leur relation est extrêmement touchante et je n’ai lu que très rarement de romans parlant de ce sujet, même en filigrane. Luzia est homosexuelle, et son oncle, le frère de sa mère, a connu bon nombre d’amis qui sont morts du SIDA. Ce danger plane sur cette société des années 90 où les protections ne sont pas monnaie courante et où les messages de prévention sont très peu entendus. Manuel, le père de Luzia, ira même jusqu’à dire que c’est la faute des homosexuels, et qu’il ne veut pas que sa fille finisse ainsi, comme bon nombre de personnes le pensaient à l’époque. L’autrice n’en fait pas son message principal, mais il est là, présent, racontant les souffrances de Julien à mesure qu’il arrête ses médicaments qui l’empêche de vivre pleinement ses dernières années. Alors oui, je ne vous cache pas que j’ai peut être lâché ma petite larme quand Julien met la chanson Stand By Me de Queens pour lui et Luzia. « No, I won’t be afraid just as long as you stand, stand by me ».

Les voilà lancés, sur les traces d’Alma, de la révolution des Oeillets, du destin tragique de Valente, le cheval d’Alma, à travers les paysages d’Evora, la maison d’Hélio, le frère de Manuel, à travers les peintures que Tiago a faites de cette époque. A travers les visions de morts qu’endure Luzia. Sans cesse on est amené à tourner la page suivante, l’envie d’en savoir plus ferraillé au cœur.

L’élément fantastique du « fantôme » et des hallucinations, est très bien amené, mieux, je trouve, que dans Nos vies suspendues qui m’avait laissée sur ma faim. J’ai adoré « visiter » le Portugal et cette époque dont on ne parle finalement jamais dans les livres d’histoires, un petit feuillet documentaire nous donnant plus d’informations à la fin du roman sur l’Estado Novo et la dictature de Salazar. L’écriture de Charlotte est toujours fidèle à elle même : forte, sans en faire trop, avec les mots justes quand il le faut, et fluide bien sûr. A la sienne se mêlent aussi des extraits de poésie, en langue originale avant d’être traduite en bas de page. Un élément qui nous englobe un peu plus dans cette histoire. Les messages de bienveillance, de tolérance et d’ouverture sont également là avec l’envie toute particulière de parler des souffrances des chevaux, ces êtres si majestueux qui ont été sacrifiés pendant les guerres, sous les poings des hommes ou sous leur cruauté.

En résumé

Des œillets pour Antigone est un one-shot à l’écriture addictive et à l’intrigue prenante. En suivant le destin de trois femmes liées par le sang, Alma, Luzia et Sabine, nous plongeons dans la révolution des Œillets, un Portugal aux paysages incandescents et des visions maudites, de morts et de souffrances à la recherche d’une vérité perdue. Un roman aux accents dramatiques, mais qui sous ses airs de tragédie cache aussi des messages forts et profonds.

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