Underground Airlines de Ben H. Winters

Underground Airlines est un roman dense, sombre et cruellement réaliste. Un service de presse faisant partie de l’OP « retour vers le futur » réservée aux partenaires presse des éditions ActuSF et qui nous permet de lire un roman édité auparavant par l’éditeur. Je n’étais pas sûre quand je l’ai pris. Je me suis demandée si ce roman était vraiment « fait » pour moi. Et puis finalement…

Résumé éditeur

Amérique. De nos jours. Ou presque.

Ils sont quatre. Quatre États du Sud des États-Unis à ne pas avoir aboli l’esclavage et à vivre sur l’exploitation abjecte de la détresse humaine. Mais au Nord, l’Underground Airlines permet aux esclaves évadés de rejoindre le Canada. Du moins s’ils parviennent à échapper aux chasseurs d’âmes, comme Victor. Ancien esclave contraint de travailler pour les U.S. Marshals, il va de ville en ville, pour traquer ses frères et soeurs en fuite. Le cas de Jackdaw n’était qu’une affaire de plus… mais elle va mettre au jour un terrible secret que le gouvernement tente à tout prix de protéger.

Mon avis

Je ne suis pas fan du genre de l’uchronie. Il vous faut le savoir pour vraiment comprendre combien ce livre m’a marquée. Pas fan ? Pourtant c’est un genre de l’imaginaire, comment se fait-ce ? Je ne sais pas. J’ai toujours trouvé qu’il y avait un côté malsain, instable, tordu, à vouloir tordre l’histoire, la transformer, refaire le monde entier avec un « si ». Et si Hitler était mort dans son berceau ? Et si Lincoln n’avait jamais existé ? Et si les bombes nucléaires n’avaient jamais explosé ? Si si si. Oui il y a toujours quelque chose qui me choque, m’agace dans cette forme. Et pourtant. Ce roman, cet angle-ci, cette écriture-là, peut-être bien que ça pourrait me réconcilier avec le genre.

Et si les États Unis d’Amérique n’avaient pas réussi à abolir l’esclavage dans l’ensemble du pays ? Et si quatre états avaient préservé leurs « droits » à l’esclavage, quatre états où des hommes et des femmes noirs pouvaient rester privés de leur liberté fondamentale ? Condamnés à rester des TA, des Travailleurs Affiliés, pour remplacer le mot « esclaves », trop proche de la vérité sans doute. Le Sud. Les Hard Four. Et tout le reste, le Nord.

« Sirotant des verres d’eau à la terrasse des cafés, j’observais depuis mon petit coin les gens vivre ensemble, j’apprenais le langage des hommes libres. La manière dont on riait dans un pays où personne ne vous l’interdisait. Ha, ha, ha. Au cœur de la nuit, je m’entraînais dans mon sous-sol : ha, ha, ha. »

Le Nord où les noirs ne sont plus esclaves mais restent enchaînés à des préjugés, des moqueries, des quartiers bien délimités, des passages à tabac et des contrôles plus fréquents, bien plus que pour les « blancs ». Où ils peuvent rire mais pas trop fort. Où ils peuvent vivre, mais trop grand. Cette Amérique ne vous semble t-elle pas familière ?

Notre héros, lui, ne se fait plus aucune illusion. Il représente les deux côtés de la barrière, dans tout ce qu’ils ont de sombre, de tordu, de sanglant, de violent. Il est l’ancien esclave et le nouveau bourreau. Il a échangé des chaînes contre d’autres, le confort de la vie en plus, la possibilité de se remplir le ventre, de se rendre au restaurant. La possibilité de se fondre dans n’importe quelle identité. Ce qui le rend insaisissable tantôt Albie, Jim, Victor, Brother… Tant de nom, tant de personnalités, dans lesquelles il se fond, véritable caméléon. Et il traque les autres, les TA qui se sont évadés. Ils les trouvent, et les dénoncent à son agent de liaison aux US Marshalls.

« Ils m’avaient aussi dit que je ne le sentirais pas, mais je sentais sa présence, je le ressentais, je l’entendais constamment, même s’il ne faisait aucun bruit. Lorsque j’étais silencieux trop longtemps, j’entendais sa petite musique : sonnant, me relançant, me brûlant. Un crochet. Une ancre. Une laisse. »

C’est difficile de vous parler de l’intrigue. Elle est lente, mais pleine de rebondissements, tantôt éprouvante, tantôt presque marrante, de petits instants fugaces de bonheur et d’humanité partagée, avec Lionel et Martha notamment mais aussi avec d’autres, plus anonymes qui tentent à leur manière de faire les choses bien. Un peu de policier, beaucoup de roman noir, énormément de violence, dans les mots et dans les actes. Une fine analyse des discours, du commerce et de la politique que nous sert Victor avec son oeil acéré et désabusé. Oui mais voilà, les choses sont ce qu’elles sont et il n’est qu’un homme. Un homme avec un passé dur, sombre et baigné de sang. Et ces choses là remontent, rendant le récit encore plus grinçant.

« J’eus un mouvement de recul que je tentai de dissimuler. Je sentis une grimace de dégoût déformer ma bouche mais je lui ordonnai de n’en rien faire. Ces simples petites syllabes, garçon, me faisaient toujours le même effet, comme si je mangeais du sable, des petits grains de dégoût et de colère. Et pourtant, Dieu me pardonne, je lui souris. Le mot m’avait giflé au visage et je lui souris. C’était le boulot. »

C’est un roman qui n’offre aucune concession, aucun temps mort, où la moindre lueur d’espoir se teinte aussitôt de dégoût. Il y a de la colère, de la rage, des coups de poing, des choses qui te tordent l’estomac, qui te maltraitent et qui te font mal au cœur. L’esclave modern. L’enfant métisse. La femme blanche avec un noir. Parce que ce roman-ci…il se passe à notre époque avec tout ce qu’elle a de choquant et de beau. Il remet les choses à sa place. Dénonce aussi. De nombreuses allusions à notre XXIe siècle à nous s’y déssiminent, par exemple le textile du Sud que l’on ne veut pas porter au Nord mais dont on ne se méfie pas lorsqu’il est au quart de son prix ; un état de fait qui ressemble beaucoup à notre propre aveuglement face au prix alléchant des vêtements venus de Chine, d’Inde ou d’Afrique en faisant travailler des femmes et des enfants dans des conditions misérables. N’est-ce pas là une preuve de notre esclavagisme moderne ? De nos illusions.

Alors voilà. Non je n’ai pas passé un agréable moment de lecture. Ce roman ça fait quatre jours que je le traîne, qu’il m’abreuve de sa noirceur, de sa réalité. Je n’ai pas beaucoup ri, pas beaucoup souri, au contraire j’ai même parfois eu envie de pleurer. Les mots m’ont souvent heurtée, tels des coups de poing. Mais ce roman-ci fait partie de ceux qui sont nécessaires, empreint de ce réalisme dur et terrible à côté duquel on ne doit pas passer. L’uchronie adoucit…mais n’efface rien.

En résumé

Underground Airlines est un roman uchronique d’une grande puissance, qui, se servant d’un point de divergence de l’Histoire des États-Unis d’Amérique construit un récit riche, poignant et violent. Violent par ses propos, violent par sa réappropriation moderne de l’esclavage, violent par son réalisme. Un roman qui ne laisse pas indemne et qui ébranle. A lire !

Un avis beaucoup plus analytique du côté des Chroniques du Chroniqueur !

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7 commentaires sur “Underground Airlines de Ben H. Winters

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    1. J’aime bien lire tes chroniques après avoir posté les miennes, elles sont souvent tellement différentes…mais assez complémentaires ! Tu as l’oeil – et les connaissances – plus aiguisé que moi 😉

      Aimé par 1 personne

      1. Merci beaucoup du compliment 🙂 ! Disons que les études de lettres m’aident beaucoup pour rédiger mes chroniques 🙂
        Ton blog est très intéressant, tes chroniques manga me donnent envie de me remettre à en lire ! 🙂

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