Shâhra entre nuit chamanique et exotisme enchanteur

Shârha est le premier tome d’un dyptique de fantasy écrit par Charlotte Bousquet, édité chez Mnémos. Projet qui germe semble t-il depuis un peu plus de 6 ans, sa première nouvelle dans cet univers étant parue en 2012. D’elle je connais Celle qui venait des plaines (chroniqué pour Bloggers, édité chez Gulf Stream Editeur) et sa trilogie fantasy L’Archipel des Numinées (éditée chez Mnémos). J’apprécie surtout chez elle ses univers tantôt sombres tantôt brillants, lumineux, ses héroïnes, fortes, puissantes face à l’adversité et ses messages, philosophiques, engagés. Place à Shâhra : Les Masques d’Azr’Khila.

Le résumé (Mnémos)

Djiane, héritière d’un art mortel et secret, est donnée contre son gré à un seigneur tyrannique. Arkhane, apprentie chamane, est privée en une nuit de son identité et de ses dons. Abandonnée dans un reg aride, elle ne doit sa survie qu’à la protection d’un étrange vautour. Seule rescapée de l’attaque d’une gigantesque créature des sables, Tiyyi, une jeune esclave tente d’échapper à la fournaise de Tessûa. Recueillie par des nomades, elle découvre peu à peu ses pouvoirs.
Et dans l’ombre, un immortel en quête d’humanité, un djinn prisonnier d’un corps vieillissant, prêt à tout pour devenir un dieu…

Mon avis

Intermède.

J’ai lu quelques chroniques sur ce roman, c’est quelque chose que je fais avant d’écrire les miennes, cela me permet de comprendre comment le roman est perçu par les autres, ou tout simplement de prendre conscience de certaines choses que je n’aurais pas comprises. Pour Shâhra il n’y a que trois ou quatre chroniques : celle d’Elbakin, d’Ombre Bones, de Love in Books et de Fantasy à la carte. 4 chroniques, ce qui est relativement peu pour un roman sorti en juin avec une couverture aussi exceptionnelle. Et 4 chroniques plutôt mitigées. Je vous laisserai les liens en bas de la mienne pour que vous alliez les découvrir parce que ce qu’iels n’ont pas aimé… moi j’ai adoré ! ^^

Quatre femmes, une seule destinée.

Contrairement à ce que laisse penser la quatrième de couverture, il y a non pas trois femmes mais quatre qui se disputent les trois cent pages de ce roman. À Tiyyi la jeune adolescente ayant échappé à l’esclavage et au désert, à Arkhane l’androgyne – * précisions en fin de cette partie  – privée de ses dons et d’une partie d’elle, et à Djiane qui voit disparaître ce qu’elle avait de plus cher au monde et rêve de liberté, s’ajoute Aya Sin l’augure prisonnière d’un pacte qui la lie aussi bien à Malik qu’à la drogue. Elles sont toutes des métaphores modernes : la lutte contre l’addiction à la drogue, la femme battue, l’esclavage, ou encore la transidentité et à travers elles, l’autrice transmet différents messages.

Toutes quatre semblent être liées à Azr’Khila, Déesse de la vie et de la Mort, dont le visage coupé en deux, d’un côté noir, de l’autre blanc, sillonné de rouge en son milieu, peuple les nuits d’Arkhane. Si on ne la voit jamais vraiment, on la sent présente partout et en toutes circonstances, dans les rituels de naissance ou de morts, dans ses vautours qui passent de l’image dégradante de charognards à celle de passeurs sous la plume de Charlotte, dans ses prêtresses, et dans les chemins qu’empruntent chacune de nos héroïnes.

Les quatre jeunes femmes sont toutes meurtries, torturées par la vie, mais aussi fortes, puissantes chacune à leur manière. Tout autant que dans L’Archipel des Numinées, l’autrice n’a pas hésité une seule seconde à leur en faire voir de toutes les couleurs et si certaines situations peuvent sembler légèrement convenues après avoir lu autant de romans de fantasy il n’en reste pas moins qu’elles semblent également réalistes, plausibles ce qui rend les héroïnes d’autant plus attachantes et fières.

« La douleur.
Seul rempart contre la folie.
Brusquement, un soupir, un froissement. Et puis, plus rien. Des relents aigres, écoeurants, de venin, de peur, d’excréments, de sang. Le silence, à peine troublé par les plaintes des rares survivants. Tiyyi roula sur le côté, se redressa. D’abord, sur les coudes, puis sur ses genoux. Noir. Rouge. Rose. Gris. Et sur cet amas de cadavres, des éclats de métal. Plastrons, cimeterre ou casques, dernières traces de la horde décimée.
– Je dois…me débarrasser…de…mes chaînes. »

Les quatre points de vue s’alternent sans difficultés pour ceux et celles habitué.e.s à lire ce type de roman, d’ailleurs les héroïnes ont chacune leur histoire et leur caractère : le naturel optimiste, pacifiste et plein d’espérance de Tiyyi, la fougue et la rage de Djiane, le calme et l’assurance d’Arkhane et l’envie de justice d’Aya Sin. C’est sous les doigts de la jeune augure que se tisseront les fils de la destinée, guidée par la Déesse.

Étant donné que les quatre points de vue avancent en simultanée et que l’autrice a tenu à nous faire voir l’ensemble de ceux-ci on peut ressentir l’impression de longueur décrite par les autres chroniqueurs. Mais ce n’est pas ainsi que je l’ai ressenti moi-même. J’ai plutôt eu l’impression que si l’autrice prenait son temps c’était aussi pour nous permettre de mieux saisir chaque personnage, et finalement 300 pages c’est relativement court pour les exploiter correctement (un peu moins de 75 pages par personnage). Mais les personnages ne sont pas les seuls points forts de ce roman, il y a aussi l’écriture et la mythologie qui entoure Shâhra.

* Je reviens donc sur le caractère androgyne d’Arkhane. Sur certaines chroniques on se méprend sur le choix de Charlotte Bousquet en la matière -et moi aussi par ailleurs-, l’autrice m’a précisé sa pensée et la voici :  » Je souhaite revenir sur un point : la transidentité d’Arkhane. […] Médicalement, hermaphrodite est inexact car Arkhane ne peut pas avoir d enfants… et mythologiquement l’histoire d Hermaphrodite n a rien a voir ! Le seul terme politiquement et médicalement correct est intersexe […]. Mais il est totalement anachronique. J ai choisi androgyne a cause du mythe, et de l’étymologie. » En effet, après recherches androgyne vient du latin androgynus mais c’était auparavant un terme grec androgunos composé de « andros » (homme) et de « guné » (femme). En d’autres termes : tout est une question de contexte, d’évolution et d’anachronie !  Notre belle langue évolue mais on en oublie parfois trop souvent les origines. 

L’écriture

L’écriture de Charlotte Bousquet peut surprendre. Tantôt lisse et linéaire, tantôt poétique et dérangeante, elle ne cesse de jouer avec les registres et nous en fait voir de toutes les couleurs. La différence de temporalité (présent pour Aya Sin, passé pour les autres) peut également déranger mais elle m’est apparu à la lecture comme logique et nécessaire, Aya Sin étant le seul personnage capable de tout voir et de tout comprendre (bien que cela ne soit qu’en partie vrai).
Ce qui m’a le plus plu ce sont les quelques poèmes, vers et dyns qui composent ce roman. Haïkus, vers libres ils rythment le récit et lui donnent une touche d’onirisme, de poésie. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir une similitude avec les poèmes marchombres de Pierre Bottero dans Le Pacte des Marchombres.

« les mille voix du vent
aoo
résonnent
entre les roches rouges
résonnent
aoo
les mille voix du vent
aoo-aa-oaa »

*

« J’aurais voulu voler pourtant
Et me fondre dans l’horizon…
M’échapper de cette prison
Disparaître dans le couchant »

*

« Infinies, les vagues
Comme des dunes mouvantes
Profondes et secrètes

Bleu-gris, le ciel
S’estompe dans l’océan
Comme le chagrin »

Les contes, magie, légende : une mythologie surprenante

Tout le long du roman on retrouve des contes, des légendes, des poèmes et des chansons qui construisent petit à petit la mythologie de Shâhra. Si parfois ces écrits coupent le récit dans son élan, ils nous plongent également un peu plus au sein de cet univers où djinns, chamanes et monstres des sables cohabitent nous offrant un dépaysement total. On a souvent la sorcellerie, des dieux, des déesses et de la magie dans les romans de fantasy mais rarement avec un point de vue aussi orientale, chamanique et animique. Augure, magie des os, et esprits composent une fresque étonnante, atypique et dangereuse où j’ai pris grand plaisir à m’y plonger.

Shâhra partage avec les Contes des Mille et une nuits sa douceur, sa chaleur, son exotisme, et son aspect légendaire, tel un conte antique. Mais ce ne sont pas les seules références puisqu’on y croise également Tò sumpósion (alias Le Banquet) de Platon et le fameux discours d’Aristophane qui dit qu’avant nous étions tous androgynes mais que Zeus nous coupa en deux. Charlotte a repris le terme d’androgyne dans son roman en hommage à ce texte et pour son étymologie comme je l’ai dit plus haut.

Le manque à gagner

Le seul manque à gagner qu’il conviendrait de rectifier dans le second tome serait le personnage de Malik qui reste profondément absent du roman. Même si on l’aperçoit du point de vue d’Aya Sin et qu’on a le sien à travers les lettres adressées à son père, il reste globalement indistinct. Je me demande toutefois ci ce n’est pas une volonté de l’autrice que de le rendre aussi invisible, sorte de menace ombragée qui peut fuser à tout instant.

En résumé

Derrière l’extraordinaire couverture de Mélanie Delon se cache un roman rempli de mystères à la plume tantôt agressive, tantôt poétique qui trace le destin de quatre personnages féminins hors du commun qu’il me tarde de retrouver. Les quelques défauts que l’on peut lui trouver comme la longueur, et les coupures dus aux mythes et légendes ne font que servir l’histoire et construisent un écrin de lecture propice aux rêveries hantées. Un premier tome que j’ai dévoré, agréablement surprise (et conquise) par son exotisme oriental et amérindien.

Les autres chroniques : 
Elbakin
Fantasy à la carte
Ombre Bones
Love in Books

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :