Nos vies suspendues de Charlotte Bousquet

Nos vies suspendues est le dernier roman de Charlotte Bousquet paru aux éditions Scrinéo. Non je ne vous redirais pas à quel point j’aime cette autrice mais il n’y a pas à dire, c’est le genre de personne dont la littérature a bien besoin. De l’audace. De la justesse. De la classe.

Résumé éditeur

Trois ans, déjà.
Trois ans qu’Anis court pour ne plus qu’on la rattrape.
Trois ans que Nora a préféré ralentir, pour s’arrêter de penser.
Trois ans que Milan s’en veut de n’avoir rien pu faire. Trois ans que Steven a fermé les yeux, et qu’il avance dans le noir.

Cette nuit-là les a marqués à jamais.
Et chacun doit réapprendre à vivre, avec cette voix intérieure qui ne les quitte pas.
Cette voix qui ne cesse de grandir et ne s’arrêtera pas de parler. Pas tant que les coupables n’auront pas payé.

Alors que le passé ne leur laisse aucun répit, comment retrouver le fil de leurs vies suspendues?

Mon avis

Nos vies suspendues aborde les thématiques du viol, de la reconstruction de soi, de la justice, de la vengeance…des thèmes « tabous », des thèmes qui affolent, mais indéniablement des thèmes qui font réagir. Je ne pourrais pas vous dire si ce roman vous est adressé, s’il vous parlera, s’il vous marquera. Pour moi c’est ce qu’il a fait. Il a résonné de plein de façons différentes et je ne vous dirai pas, ici, lesquelles. Il a vibré avec moi, avec mon sentiment d’injustice devant toutes ces femmes qui, chaque jour, se font violer et n’obtiennent ni d’excuse, ni de considération, ni même de jugements équitables. Il m’a mise en colère, une colère que je pensais avoir domptée d’une certaine manière, mais qui reste là, sauvage, un peu féline, dans l’ombre.

« Nora ne se réveille pas ». Lapidaire. Rageur. Impuissant. Une rage que je me prends de plein fouet, parce que je suis consciente, moi, et combative, une rage qui se communique, de l’écran à ma peau, ma chair, mon coeur. Procès en cours d’assises ou non, ils paieront. Je veux que la peur les fige. Je veux qu’ils tremblent, mais soient incapables de crier. Je veux qu’ils ressentent notre terreur – et qu’ils demandent pardon.

Nos vies suspendues c’est l’histoire de deux adolescentes victimes d’un viol en réunion, deux ados qui riaient, dansaient, buvaient un soir d’été, tantôt en jupes, tantôt en maillot de bain, rayonnantes. Deux filles qui se sont arrêtées d’un coup dans le temps. L’une pour mieux courir et fuir, l’autre pour mieux s’engouffrer sur le chemin de la mort. Mais c’est aussi celle de Steven, écrasé de remords et de culpabilité, qui, glacé, est resté là, à regarder sa petite amie subir les pires atrocités. Et qui a par la suite menti, soutenu que ses amis et lui n’étaient pour rien dans cette histoire. Alors il y a aussi Maël, Enzo, Laurent, et Matis, les quatre mecs ayant participé à ce viol. Et Milan, le jeune flic qui les a recueillies toutes les deux, hagardes, les corps couverts de contusion et qui a continué à les soutenir même quand la justice, celle en qui il croyait plus que tout au monde, a tourné le dos à ses protégées. Et quelque part dans ce joyeux petit monde il y a nous, toi, moi, vous, et les autres, celles qu’on ne voit pas et qui avancent en frôlant les murs des métros, ceux dont on ose pas croiser le regard noir et brûlant.

C’est un roman compliqué à suivre. Beaucoup de personnages. Des changements de narration aussi, le « tu » de Nora, après sa tentative de suicide, le « je » d’Anis, l’omniscience pour les garçons… Le présent, le passé, la voix de l’ombre. Un rythme soutenu qui ne laisse que peu de place à la respiration, une plongée en apnée dans quelque chose. Un roman qu’il est nécessaire de lire, de comprendre, d’assimiler. Pour nous et pour elles.

Mon petit coin d’espoir bleu comme un ciel d’été s’est voilé de gris, gris orage, gris plomb, gris pollution quand ils ont décidé que les criminels ne l’étaient pas tant que cela, que Nora et moi nous n’étions peut-être pas si innocentes qu’on voulait le faire croire. On avait bu, après tout. On avait pris des trucs.
On était court vêtues. Ben oui, c’était l’été.
On l’avait sans doute cherché.
On ne cherche jamais. Ni à être battu. Ni à être violé.
C’est n’importe quoi.

J’ai apprécié que Charlotte ne se contente pas des points de vue des deux adolescentes. Qu’elle nous entraîne vers celui des autres. Qu’elle nous force à les voir en tant qu’êtres humains, non pas en tant que monstres échappés d’un quelconque folklore. Souvent c’est la dichotomie qui est établie : des monstres ou des personnes qui n’étaient pas maîtresses d’elles-mêmes mais entre les deux ? Rien, le néant. On laisse des êtres humains décider de ce qui est juste ou pas dans une affaire où aucune discussion ne devrait être admise.

Lâche. Tricheur. Menteur. Lorsque Steven a croisé le regard froid d’Anis, ces mots l’ont transpercé comme des lames. Il a reculé, le souffle court. Quand il a repris ses esprits, elle avait disparu. Impossible de savoir s’il avait imaginé son visage ou si elle se trouvait bien là, séparée de lui par une nasse humaine. Cette rencontre l’a hanté toute la soirée.

J’ai également aimé à sa juste valeur le personnage du doppelgänger, ce qu’il permettait de faire et cette comptine incessante qui marque le récit. Mais je lui en ai voulu aussi, de rendre cela plus facile d’une certaine façon, une espèce de dieu vengeur descendu sur Terre. Mais peut-être était-ce le but recherché. Permettre quelques inspirations dans toute cette noirceur. Une pause dans le noir. Chercher à comprendre d’où viennent les ténèbres. Parfois j’ai trouvé sa présence juste et d’autres, de trop, je ne suis pas encore tout à fait convaincue. L’intrigue secondaire avec les SDF m’a également perturbée, à bien y réfléchir, je ne comprends pas bien ce qu’elle apporte réellement au récit et je la trouve peut-être trop « à côté ».

Nos vies suspendues ne vous donnera pas de leçon. Pas de morale. Pas de mots doux. Peut-être qu’il vous donnera une certaine forme de réconciliation avec vous-même si vous vous attachez assez au personnage d’Anis pour vous laisser emporter avec elle. Peut-être qu’il vous fera comprendre une amie proche, une sœur, une mère. Peut-être que comprendrez enfin ce sentiment d’injustice, de colère, de frayeur qui vous échappait jusque là. Je suis sûre d’une chose, il vous marquera. Oh peut-être pas pour toujours, peut-être pas aussi fort que d’autres, que ceux vous ayant arraché des larmes, mais il vous marquera là où les traces restent indélébiles…dans votre conscience.

En résumé

Nos vies suspendues est un roman qu’il est difficile d’aborder sans trop en révéler. Rythmé par une narration implacable et plurielle, il aborde une pluralité de réactions différentes face à un même acte. De la culpabilité à la haine, de la colère à la vengeance, on passe par beaucoup d’émotions qui marquent et laissent une trace sur son lecteur. Bien que quelques éléments m’ont dérangée, la plume acérée de l’autrice et la thématique, aussi actuelle que cruelle, font de ce roman une petite perle.

2 commentaires sur “Nos vies suspendues de Charlotte Bousquet

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  1. Un roman qui semble délivrer un récit fort (il faut dire qu’avec ces thématiques…). Un Charlotte Bousquet de plus qu’il est certain que je lirai un jour. Merci à toi pour cet avis, encore une fois extrêmement bien écrit.

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