La Honte de la Galaxie de Alexis Brocas

La SF pure, à base de vaisseaux spatiaux, de planètes et d’espèces extraterrestres, j’en lis assez peu. Alien Earth de Megan Lindholm, Binti de Nnedi Okorafor, L’espace d’un an de Becky Chambers, Bios de Robert Charles Wilson et le comics Saga de Brian K. Vaughan, composent ma bibliothèque de science-fiction, tous excellents, tous des space / planet opera. De l’autre côté nous avons les Exprim’ ces romans des éditions Sarbacane, dans lesquels j’ai toujours des messages forts, des univers riches et des personnages géniaux. La rencontre entre les deux ne pouvait être qu’excellente. Et elle le fut !

Résumé éditeur

An 300 000 et des poussières, sur une planète sans loi aux confins de la Voie Lactée. Meryma, 17 ans, tente d’y oublier son passer tumultueux d’héroïne des guerres impériales – ainsi que le scandale qui l’a fait chuter du statut de pilote d’élite à celui de Honte de la Galaxie. Aujourd’hui, elle n’espère plus vivre aucune aventure. Mais un matin, un convoi de l’Empire fait escale dans son ciel. Sa mission : explorer la zone de Nixte, qui abriterait les vestiges d’une civilisation extraterrestre disparue. Il semblerait que des prodiges s’y produisent… Meryma n’est pas au bout de ses aventures.

Mon avis

« Je m’appelle Meryma Alfomelka, j’ai dix-sept ans, je suis née trois-cent-mille ans après vous, et, vu que tout a pas mal changé depuis votre époque, il se peut que vous vous sentiez un peu perdu dans mes aventures »
Grâce à un judicieux stratagème, Alexis Brocas nous immerge dans son roman dès les premières pages : 300 000 ans après, tout a changé. Pour éviter un dépaysement intempestif et brutal celui-ci nous procure une série de documents utiles à la compréhension de cet univers complètement différent de tout ce qu’on a connu jusqu’alors et en même temps, pas si éloigné dans la compréhension du monde, dans notre égocentrisme, et dans notre humanité qui malgré des dizaines d’implants ou de clonages reste parfaitement fidèle à elle même, égoïste, sujette à l’erreur, à la loyauté, l’inimité, la haine raciale, la paix et la guerre. The same but different. Je ne les ai pas lus tout de suite, j’avais envie de me lancer ce petit défi de rentrer d’emblée dans cet univers SF et de m’y retrouver par moi même entre voyage intergalactique et discussions technologiques. Et force est de constater que je m’en suis plutôt pas trop mal sortie 🙂 Cependant pour les non initiés / les non amateurs, je vous conseille de vous y plonger, d’autant qu’ils offrent une belle perspective et un historique de notre monde des années 2000 à l’an 300 000. Et c’est plutôt vertigineux.

« Ça commence par un petit matin tout en couleurs. Pas celles, éclatantes, des mondes pangéiens où je suis née, ni celles que j’ai pu voir en voyageant sur les vaisseaux de la Flotte. Non. Les couleurs de Frontière, la planète-poubelle où j’habite de puis deux longues années. Des couleurs qui ignorent la pureté. »

Après cette courte présentation nous partons donc directement pour Frontière, une planète poubelle où se retrouve la lie de l’humanité avec ce qu’il faut de raclures, de voleurs, de truands et de chimères organiques et Meryma Alfomelka, vétérane de guerre et complètement shootée à la « spé » cette drogue qui inocule de la nostalgie en poudre et vous permet de revivre des souvenirs, petits morceaux cristallisés de passé auxquels on devient accro, doucement, insidieusement. D’emblée je dois dire que je me suis attachée à ce personnage, détruite par ce qu’elle a vécu, par ce qu’elle a vu, par ses souvenirs de guerre, une vétérane de dix-sept ans, devenue pilote vers l’âge de..quoi ? dix ans ? Parce que c’est ainsi que sont recrutées les Officières par la Flotte, dès le berceau, l’esprit baigné des messages de la Flotte et de l’Empire, avec l’impression d’être le dernier rempart entre leur pureté, la beauté de leur monde et Patrie Bleue ; les ennemis clonés, les patriens, ces êtres issus de cuves, tous semblables les uns aux autres blancs de peau, terrifiants par leur capacité à combattre avec l’ensemble des expériences de leur prédécesseurs dans les veines. 300 000 ans d’expériences de guerre réunis dans l’esprit d’une seule personne, d’un seul clone. Des Officières bourrées aux hormones, entraînées dès le plus jeune âge à se battre, tuer, mourir, à se sacrifier sans un mot. C’est ce monde là que Meryma a trahi, un jour, pour lui préférer l’exploration, l’aventure libre et enthousiaste. Mais cette histoire il vous faudra la découvrir par vous-même quand vous lirez les pages de ce roman-pépite.

Parce qu’un roman-pépite s’en est un. Pour tout un tas de raisons que je vais vous révéler. D’abord donc, pour son personnage principal, Meryma, brute de décoffrage, pleine d’ironie et de mordant. Mais aussi pour les autres : pour l’Orphelin, l’enfant qu’elle a recueilli sur Frontière après l’avoir salement amoché et qui dépassera son statut pour gravir les échelons ; pour ceux de la cuisine de l’Antéros, le vaisseau qu’elle retrouvera au fil de ses aventures, comme un vieil ami, un groupe de jeunes hommes qui se sont engagés comme serveur pour pouvoir voyager, le pilotage et la guerre étant réservés aux femmes ; pour Jax donc, dont elle tombera amoureuse, qu’elle quittera, qu’elle désirera ; pour l’Ambassadeur, un patrien touchant à sa façon ; et pour toute la complexité des relations déployée par l’auteur entre haine et amour, complicité et trahison, duplicité et confiance. Chaque fil ténu étant à lui seul une trame de l’univers mais surtout un petit bout d’humanité dans ce qu’elle a de terrible et de magnifique, à la dérive dans l’Espace.

« L’adieu au bras d’Orion : une occasion unique de contempler, depuis le vide extra-galactique, la mer d’étoiles de l’univers peuplé et, tout au bout, l’ampoule défectueuse du soleil de Frontière. Puis de voir cette mer s’éloigner pour devenir une traînée de poudre argentée qui disparaîtra quand nous dépasserons la vitesse de la lumière. Au même moment, en face, les halos lumineuse du bras de Persée se concentreront en une ligne aussi mince et brillante que le fil d’une épée. Et dans ce fil, derrière la petite tache dorée de la nébuleuse de Cordwainer, se cache le plus grand mystère des dix-mille dernières années. »

Ensuite bien sûr son univers, infini, vaste, lumineux, brillant d’étoiles, de planètes, de soleils inconnus et méconnaissables. Et puis des vaisseaux avec lesquels les pilotes peuvent entrer en « symbiose », permettant à leur esprit de s’étendre et de ressentir les moindres vibrations de la carlingue. Et puis des batailles, de guerres, qui laissent des trous dans les engins spatiaux rutilants, qui envoie des corps valser dans le vide, des guerres dont seules les images de Star Wars ou Star Trek me sont apparues, prouvant encore une fois l’incapacité étrange de mon cerveau à imaginer le vide, l’immensité, l’infini. Comme si le silence de l’espace m’était plus difficile à concevoir que la chaleur insoutenable du souffle des dragons. Imaginer des fillettes envoyées à la mort, semblables à ceux de la Stratégie Ender de Orson Scott Card mais en version féminin, puisque les seules capables d’entrer en symbiose. Imaginer les implants aussi, capables d’améliorer les corps, de les soigner, de les déformer. Imaginer des rayons lumineux sortir des mains de Meryma, ses bonds gigantesques en plein combat. Imaginer l’arme cruelle de l’Ambassadeur capable de déformer les chairs à l’infini. Imaginer les Rubys, ces êtres sylvestres, étranges, laissant des planètes magnifiques derrière eux. Imaginer les patriens et les impériaux, différents et semblables à nous.

« – Alors vous étiez consciente de trahir ? A votre procès, vous avez dit que vous ne « voyiez pas le mal ». / – Oui, c’est le genre de chose que l’on dit dans un procès ».

Il y a aussi le ton de l’auteur. Pour moi La Honte de la Galaxie est une tragédie, un drame qui touche le sort de milliards d’êtres vivants, l’extinction de soleils, la plongée dans les ténèbres de centaines de planètes, l’éradication de mondes, c’est colossal et en même temps inimaginable pour notre pauvre esprit autocentré, comme si notre Terre était le nombril de l’univers. C’est vertigineux ce que nous offre Alexis Brocas, et en même temps, en bon gentleman il nous donne des petites piques auxquelles nous raccrocher. La bonne vieillie inimité interaciale, le bon vieux racisme, qui est ici tourné en déraison, 300 000 ans après mais toujours présent. Il nous montre une kyrielle d’émotions, de sentiments, et puis des touches d’humour, ces petites respirations, tranches d’ironie. Et parfois même nous offre t-il de la douceur et de la poésie, avec les forêts Rubys, l’amour de Jax et Meryma, la tendresse de l’Oprhelin et sa Mer, les ciels étoilés de Nixte. Il nous montre même combien des guerres peuvent être fondées sur rien d’autre qu’une différence fondamentale, mais n’est ce pas là le lot de toutes les guerres.

« Jax a maintenant vingt-deux ans. Mais quand je le rejoindrai enfin, il en aura presque trente de plus. Est-ce qu’une histoire d’amour peut survivre à ça ? Est-il souhaitable qu’une histoire d’amour survive à ça ? Non, évidemment, et c’est bien le plus triste »

En résumé

La Honte de la Galaxie est pour moi le roman le plus dense, le plus complexe et le plus humain que j’ai pu lire en littérature de science fiction. C’est grandiose, dramatique à souhait, poétique souvent, avec une prose remarquable et des personnages remarqués, le tout saupoudré de conquête spatiale, de guerres intergalactiques et de découvertes organiques. Moins de cinq cent pages pour un récit aux dimensions spatiales et humaines, s’affranchissant des limites de l’imaginaire et du monde connu, ça ne pouvait être signé que chez Sarbacane.

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