Cuits à point d’Elodie Serrano

Ne recevant plus pour le moment de services de presse de mes maisons d’édition favorite, je m’autorise à les faire traîner un peu, leur laissant le temps de me convaincre ou tout simplement de répondre au contexte. Il faut dire que l’heure n’est pas aux lectures trop complexes, j’ai besoin de m’aérer l’esprit, de penser à autre chose, et surtout de lire de sympathiques intrigues. Et à ce titre Cuits à point rempli parfaitement son rôle !

Résumé éditeur

Gauthier Guillet et Anna Cargali parcourent la France pour résoudre des mystères qui relèvent plus souvent d’arnaques que de véritables phénomènes surnaturels. Mais leur nouvelle affaire est d’un tout autre calibre : pourquoi la ville de Londres subit-elle une véritable canicule alors qu’on est en plein hiver et que le reste de l’Angleterre ploie sous la neige ?

Se pourrait-il que cette fois des forces inexpliquées soient vraiment en jeu ?

Mon avis

Le roman s’ouvre sur une enquête qui n’a rien de paranormale. Appelés pour aider une riche femme de la campagne à se débarrasser du fantôme qui hante ses nuits, Gauthier et Anna ne font que rencontrer une arnaque grossière. Résolue en quelques minutes à peine, les voilà repartis pour répondre à un message intrigant, celui de Londres, de la Chambre des Lords, les appelant à la rescousse. Pourquoi ? Pour quel mystère ? Rien ne semble pouvoir fuiter et leur curiosité est attisée.

Si j’ai trouvé cette entrée en matière un peu étrange, (pourquoi partir sur une enquête résolue en deux minutes ?) elle a le mérite de poser ses personnages. D’un côté Anna Cargali, d’origine italienne, veuve, dont les agissements en tant que « démystificatrice » lui sont pardonnés par la société du fait de son statut de « femme en deuil ». De l’autre, Gauthier Guillet, Français, provenant plutôt de la bourgeoisie d’après ce que j’ai compris, et mentor de la jeune femme.

Très vite on comprend que le duo fonctionne sur le fil du rasoir. Gauthier est un exécrable personnage, et qui n’aura, tout le long de l’enquête de Londres, de vouloir prouver sa supériorité mentale et scientifique, aussi bien à l’encontre d’Anna que des autres protagonistes de l’histoire. Anna de son côté, voudrait bien se détacher du rôle d’assistante de monsieur, pour voler enfin de ses propres ailes, pouvoir émettre des hypothèses sans attendre les siennes, en bref, briller sans son aval. L’un est catégorique : le surnaturel n’existe pas, tout est trucage. L’autre est plus nuancée, encore emprunte d’un rêve d’enfant, mais fortement influencée par le caractère sceptique de son collègue.

Alors comment expliquer la chaleur excessive de Londres en plein hiver ? Le duo franco-italien n’a aucun doute : une machine en est à l’origine, d’une complexité mécanique et scientifique, certes, mais irrémédiablement le surnaturel n’a rien à voir là dedans. Pourtant, le troisième luron avec lequel ils vont devoir travailler, Anton Lloyd, a une autre vision de l’affaire. Il faut dire qu’il fait copain copain avec la « sorcière de Londres » et que sa niève, Maggie, pourrait bien toucher un peu à la magie. Deux visions du monde vont alors s’affronter et sempiternelles chamailleries masculines domineront le récit. Un point amusant parfois, souvent agaçant, et on se retrouvera la plupart du temps dans les soupirs d’agacement d’Anna qui pose un regard désabusé mais franc sur cette gente masculine incapable de coopérer.

Il faut dire qu’Elodie Serrano fait passer le sexe masculin pour de grotesques personnages, sans jugeote, pétris de convenances et d’égocentrisme. Alors que les personnages féminins sont plus nuancés, je lui reproche donc ce manque de profondeur et la caricature qu’elle fait de Gauthier qui ne devient qu’un boulet au fur et à mesure de l’intrigue. D’ailleurs, l’autrice use avec une certaine délicatesse du féminisme à une époque où le mot n’avait pas encore été inventé. Contrairement à bon nombre de romans de fantasy, les héroïnes ne sont pas ici d’incroyables guerrières aux pouvoirs hors du commun, et elles font souvent face à leur propre condition. Anna ayant le plus grand mal à changer sa garde robe pour des vêtements masculins avant d’en reconnaître le mérite en courant partout dans Londres. Maggie, quant à elle, même si elle bénéficie de la protection de son ongle, Anton, qui semble plus progressiste sur la question des femmes, n’en subit pas moins les brimades dues à son sexe. Bref, tout ceci pour dire que l’autrice a su instiller des éléments sur la place des femmes dans la société du 19e siècle sans en faire des caricatures du féminisme. Contrairement aux hommes. Dommage ?

En dehors de cela, le roman se lit d’une traite tant le scénario est mené tambours battant. Il faut dire qu’en faisant un peu moins de trois cent pages, l’univers est tracé dans les grandes lignes et le reste fait effet boule de neige. Pour autant rien n’est trop « précipité ». Certes les recherches sur cette menace cuisante sont plutôt rapides mais Elodie Serrano fait preuve d’une remarquable capacité de dramaturge et nous offre aussi bien des scènes épiques que comiques, nous enjoignant tour à tour à écarquiller les yeux et esquisser des sourires ironiques. Il faut dire qu’entre le caractère bien trempé de Maggie, les sempiternels clichés liés aux nationalités de nos protagonistes, et le flegme anglais, le roman se pare sans cesse de nouveaux prétextes aux rires.

Difficile de vous en dire plus au niveau de l’intrigue quand le roman est aussi court, je préfère vous réserver la surprise de Big Ben en flamme et du pourquoi du comment. Certains y ont prêté un petit côté steampunk, je ne le trouve pour ma part pas très présent et il ne suffit pas de placer une intrigue en Angleterre et de voyager à bord de ballons dirigeables pour en faire un roman du genre. Toutefois l’ancrage anglais était très présent, et j’ai apprécié me retrouver plongée en plein XIXe siècle, alors que le métro londonien n’en était qu’à ses balbutiements.

Il m’aura manqué sans doute un peu de profondeur pour me toucher, et surtout pour me marquer, mais j’ai eu comme l’impression que l’autrice souhaitait garder des réserves, des parts d’ombres et de mystères pour lui permettre de délayer d’autres enquêtes. Il faut dire que son style d’écriture, fluide, incisif et palpitant s’y prête à merveille et je serais plus que ravie de retrouver Anna dans d’autres aventures. Comment Anna et Gauthier se sont-ils rencontrés ? Que se passera t-il à la suite de cette enquête et des négociations qui ont suivis ? Que deviendra Anna, maintenant qu’elle a accompli un exploit quasi surhumain (des scènes on ne peut plus épiques se sont déroulées devant mes yeux comme dans un film) ? Bref, les questions restent entières et si l’autrice se prenait au jeu de la série, je crois que je la suivrais volontiers.

En résumé

Cuits à point est un roman court, incisif et addictif qui laisse peu de répit au lecteur. S’il manque un peu de profondeur pour en faire un récit marquant, le roman offre un divertissement sympathique empli de magie, de légende, et de flegme tout à fait anglais. Elodie Serrano signe ainsi un roman tout feu tout flamme, riche en rebondissements et en grincements de dents, avec une héroïne que j’aurais grand plaisir à retrouver.

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