2105 : mémoire interdite de Anouk Filippini

Dans le cadre de mon nouveau partenariat avec Auzou Romans, j’ai reçu 2105 Mémoire interdite de Anouk Filippini. Au départ j’étais assez sceptique, j’avais l’impression avec le résumé de me lancer dans une dystopie vue et revue. Il faut dire que ces dernières années, ce genre a été pas mal éclusé. Pourtant ce roman est au contraire très surprenant, avec une intrigue originale et un personnage principal très attachant.

Résumé éditeur

« Et si, une fois par an, deux jeunes gens passaient du statut de pauvres humains à celui de Dieux immortels ? Et si, une fois par an, deux Vulnérables, destinés à une vie monotone et brève, rejoignaient le clan de ceux qui possèdent le plus grand des privilèges : le temps ? »

En 2105, il n’existe plus que deux classes sociales : les Lastings – des privilégiés qui à l’adolescence reçoivent un sérum leur permettant de vivre 400 ans – et les Vulnérables, les citoyens ordinaires. Une fois par an, un grand concours est organisé pour permettre à de jeunes Vulnérables de recevoir le précieux sérum. Les épreuves portent sur leurs capacités cérébrales.

Contre l’avis de sa mère, la jeune Sophia décide de participer, mais elle est bientôt assaillie par des visions troublantes qui semblent surgir d’une époque taboue pour le gouvernement mondial : les années 2000. Pour survivre,  Sophia va devoir choisir entre l’oubli et la mémoire.

Mon avis

Comme vous l’aurez compris, cette dystopie se base sur un système de classe binaire : d’un côté les Lastings, puissants, riches, aux pavillons individuels et de l’autre, les Vulnérables, menant une vie simple, entassés dans des immeubles de verre. Les uns peuvent vivre 400 ans, à priori, les autres une centaine d’années. Les uns reçoivent un sérum, systématiquement, à leur 16 ans, les autres doivent passer un concours dont seuls deux candidats par grande région du monde en sortent vainqueurs. Pourtant on est bien loin des systèmes ignobles que pouvaient décrire Suzanne Collins, Vic James, ou d’autres. Il y a eu les problèmes climatiques, il y a eu des manifestations, des morts, le combat pour l’eau, l’époque que l’on appellera « Les Grandes Eaux ». Et il y a celle d’aujourd’hui : paix, prospérité, absence de maladie. Alors le jeu n’en vaut-il pas la chandelle ?

C’est ce que j’ai aimé dans ce roman dans un premier temps. L’héroïne n’est pas une révolutionnaire. Elle s’appelle Sophia, elle a 15 ans, et tout ce qu’elle veut c’est gagner le Slamb pour pouvoir rester avec sa meilleure amie Lasting, Briss. Elle est fille d’une chercheuse, elle a toujours vécu au contact de cette classe privilégiée, elle faisait même presque partie de la famille, on l’invitait aux anniversaires, à des repas, à des balades. On lui faisait miroiter ce monde chaque jour. Un monde dont elle faisait déjà partie, d’une certaine façon. Et à 16 ans, sans le sérum, elle devrait le quitter pour toujours, accepter que Briss s’éloigne d’elle. Et ça il en est hors de question. Bref, le Slamb c’est en quelque sorte un caprice d’adolescente qui refuse de grandir en dehors de son monde, qui reste accrochée bec et ongles à sa meilleure amie. Et il faut dire que leur relation est puissante, touchante. Le seul défaut de Sophia est son intérêt renouvelé pour l’année 2015, l’année où son arrière arrière grand mère, Mina, avait elle aussi 15 ans. Sans toujours comprendre cette fascination, elle l’a toujours eue ancrée en elle. Sauf que ces années là sont tabous. On en parle pas. Jamais. Et seules quelques rares personnes ont accès aux archives de ce temps lointain.

Bref, Sophia n’est pas une révolutionnaire et pendant une bonne grosse partie du roman, n’aura pas du tout l’étoffe d’une héroïne. Elle est maladroite, timide, ne comprend pas bien dans quoi on l’entraîne, rougit à la moindre remarque. Elle est bien loin d’une Katniss Everdeen qui prend la place de sa sœur dans un combat à mort. Envahie par des visions de morts, de sang, et de révolte, par la mémoire de son ancêtre, elle subira ces crises de plus en plus fortes. Sophia ne choisit rien d’ailleurs, tout lui est imposé. Elle ne choisit pas d’avoir ces visions. Ne choisit pas le syndrome de Turgot qui semble se balader dans sa tête et devrait lui enlever des morceaux de mémoire. Ne choisit pas de se rendre chez les affranchis qui seront pourtant ses seuls alliés dans la bataille. Mais elle résiste, avec toute la force de son caractère, avec la force de ses désirs et de ses envies, avec la force de son humanité et de sa franchise et ça la rend délicieusement humaine et proche de nous. On la suit non pas comme un personnage de fiction mais comme une fille qui nous ressemble beaucoup, perdue, à vouloir sortir la tête de l’eau.

Je n’ai jamais vu de reportage sur ceux qui ont échoué si tôt dans la compétition. On dit pourtant qu’avoir été sélectionné pour le Slamb est, de toutes les façons, un avantage pour la suite. Mais qu’en est-il vraiment ? Qu’en est-il de ceux dont le rêve a duré le temps d’une comète, d’un battement d’ailes ? Comment vit-on avec ça pendant les quatre-vingt-cinq années de vie qui vous restent ? Et dans ces premiers passages, dans ces premières éliminations, dans ces espoirs entretenus et brisés d’un coup sec, je vois pour la première fois clairement toute la perversité de ce jeu, et au-delà du jeu, l’abjection de ce système social, l’injustice fondamentale de tout ce cirque malsain, condescendant et qui ne repose que sur l’idée que « ce n’est sans doute pas parfait, mais c’est le moins pire, et c’est pour le bien de l’humanité ».

Ce qui est drôle c’est que c’est précisément à ce moment du récit, au moment de cette réplique, que j’ai enfin ouvert les yeux sur ce qui était décrit dans ce roman. Que j’ai enfin compris où l’autrice voulait en venir. Il faut comprendre qu’au contact de Sophia des œillères sont posés. Elle qui a toujours grandi aux côtés des Lastings ne sait effectivement « rien » comme aime à le répéter Swann un des Affranchis. Elle ne voit pas vraiment au delà du système établi. Elle participe au Slamb des Etoiles pour remporter le sérum pour une raison quasi puérile. Et comme je le disais elle n’est pas une révolutionnaire. D’ailleurs les Affranchis, ceux ayant refusé de prendre le sérum ne le sont pas non plus. L’un des leur ira même jusqu’à s’insurger quand, vers la fin du roman, on commencera à parler de révolution « quoi ? renverser le gouvernement, mais vous n’y pensez pas ? ». Bref, tout ça pour dire que l’on se rend compte des choses en même temps que Sophia et que c’est rafraîchissant.

Parce que c’est un rappel. Ne nous mentons pas, si l’autrice choisit de parler des années 2000 dans un roman se situant en 2105, c’est bel et bien pour décaler notre regard, lui offrir un pas de côté afin de mieux observer notre société. Dans ces années 2000 vécues par Sophia il y a le grand rassemblement pour Charlie Hebdo, des manifestations pour le climat, et d’autres qui ne sont pas arrivées mais qui pourraient. Où ce ne seraient plus des blessés à coup de flash ball, mais des morts à coup d’armes à feu. Anouk Filippini pose un regard alarmant et alarmiste sur notre société moderne, un regard politique, écologiste et réaliste sur ce vers quoi nous allons.

Tout cela est fait avec parcimonie, de petites touches çà et là, tout comme le discours que tiendra Sophia à celui qu’elle aime sera emprunt de féminisme mais pas trop. Tout est justement dosé pour une prise de conscience progressive mais implacable. Au delà de ce discours, que je rejoins totalement par ailleurs, l’autrice évoque bien entendu la mémoire qui est le sujet central du roman. Une mémoire qui doit se transmettre, que l’on ne doit pas perdre. Une mémoire qui fait ce que nous sommes aujourd’hui et ce que nous serons demain.

Alors oui le roman est assez lent, certains lecteurs se demanderont où l’autrice les emmène, et à ceux là je ne dirais qu’une chose : faites lui confiance. Laissez-la aller au bout. C’est sûr un peu plus de 500 pages ça peut être long mais laissez-vous porter. Vous vous rendrez compte que les personnages sont attachants, parfois drôles. Que Swann a effectivement un côté bad boy et Vandal un côté surprotecteur, que Phénix est hyper intéressante et profonde, que Briss est très intelligente sous ses airs superficiels. Que l’écriture est fluide. Qu’elle peut se montrer poétique, lumineuse, et colorée. Et que les pages se tournent les unes après les autres sans même les voir défiler. Preuve en est de cette matinée assise dans le voltaire, appelée seulement par la faim qui me tiraillait le ventre (et celui de mon copain), passé 13h.

Seul bémol. Il fallait bien qu’il y en est un. Cette impression d’inachevé. A la fin du roman on reste sur notre faim. Qu’est-il arrivé à Swann ? Qu’est ce que l’événement majeur que cette mémoire interdite va provoquer, va avoir comme impact ? Comment va évoluer le personnage de So ? Que va t-il se passer pour Briss ? Alors que les trois petites lettres « FIN » appellent un one shot, des questions restent sans réponse…

En résumé

2105 Mémoire interdite est un roman éblouissant à l’intrigue originale. En se servant du genre de la dystopie pour installer son histoire et ses personnages, Anouk Filippini nous offre un regard brûlant de réalisme sur notre propre époque, faisant d’un genre devenu classique, un plaidoyer politique, écologique et humaniste pour un monde meilleur. Ecrit avec finesse et poésie, il invite à une réflexion profonde et intelligente sur notre société, tout en proposant des personnages riches et touchants.

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