Point de fuite de Marie Colot et Nancy Guilbert

Ce roman a été une véritable…tempête. Un truc qui m’a emportée, fait glisser sur des feuilles mortes, m’a lâchée en plein art contemporain, déglinguée le coeur, bouleversée, atomisée. J’étais soufflée, vidée, à la fin de ma lecture et en même temps tellement pleine de colère, de rage, de tristesse. Point de fuite est extraordinaire.

Résumé éditeur

Mona, lycéenne lumineuse, a tout pour être heureuse : une chouette famille, du talent pour le dessin – passion dont elle veut faire son métier – et depuis peu, un amoureux prévenant et merveilleux. Elle ne remarque pas qu’insidieusement, ce dernier l’enferme dans une étreinte malsaine, transformant son existence en cauchemar. Désormais, face au miroir, les traits tirés, qui aurait cru que Mona ressemblerait un jour à ce tableau qu’elle a tant étudié, celui de La Femme qui pleure ?
Autour de la jeune fille gravitent Marin, son meilleur ami, Lya, voisine dont elle ravive le passé douloureux, et Cassien, poète et témoin de la cruauté humaine sous toutes ses formes. Tous mêlent leurs destins au sien, pour l’aider à s’échapper de cette toile dans laquelle tant d’autres avant elle sont tombées.

Mon avis

Je suis devant ma page de blog et je ne sais pas par quoi commencer. Dois-je privilégier la narration ? En chapitres courts, l’écriture fluide, les changements de point de vue qui en font un roman choral ? Ou bien plutôt les personnages ? Ou encore le fond tout simplement et l’ensemble des thématiques abordées dans ce roman ?

Commençons par un petit Trigger Warning. Ce roman, en abordant une relation toxique, peut parfaitement perturber bon nombre de personnes par sa violence verbale et physique par exemple. Je mets particulièrement en garde les personnes qui auraient pu avoir vécu ce genre de choses. A destination des grands ados ou des adultes, c’est toutefois un remarquable roman qui peut vous aider à prévenir ce genre de relations, mieux observer votre prochain, et pourquoi pas vous aider à agir. Ne pensez pas que des sujets soient trop durs ou trop complexes, ce sont des sujets qui existent, qui bouleversent certes, mais qui sont réalistes, des maux de notre époque dont il faut prendre conscience pour mieux les combattre.

Alors oui j’ai adoré Point de fuite. C’est un roman qui dit beaucoup de choses. Qui dit l’amour, qui dit la haine, qui dit l’amitié et la violence, qui dit les silences et les solitudes. A travers ses différents personnages, on observe petit à petit la toile se former autour de Mona avec en son centre une araignée, insidieuse et charismatique. Pris dans les fils : Marin, le meilleur ami de Mona, écologiste et dévoué ; Lya, la voisine de palier ayant échapper au pire avec son ex-compagnon ; Cassien, rescapé du massacre au Rwanda et devenu poète – écrivain ; Esther, la sœur de l’araignée, presque championne de gymnastique aquatique ; Ycare, l’araignée elle-même (dont on a peu de chapitre). Tout ce beau monde finit par se croiser à un moment ou un autre navigant entre présent et passé, violence et tendresse.

Bien sûr Mona reste « l’héroïne » de cette histoire, c’est sa descente aux enfers, son désarroi, sa peur, sa culpabilité que l’on suit, mais les autres ne sont pas que des faire valoir, au contraire chacun a son rôle à jouer, sa place dans la narration, et aucun n’est cousu de fils blancs. Ainsi j’ai particulièrement aimé Cassien pour sa délicatesse et sa poésie qui donne un aspect plus tendre et des respirations dans le récit ; mais Lya aussi pour sa force de caractère, sa bravoure, et son humour qui tente de percer les ténèbres ; enfin Esther m’a agréablement surprise alors qu’elle m’était plutôt indifférente au départ. Leur présence, ce qu’ils apportent autant à Mona qu’à l’intrigue, prouve aussi qu’il est difficile de s’en sortir seul et qu’il est souvent indispensable qu’il y ait une personne qui ouvre les yeux à ta place, qui comprenne avant que tu en es conscience que quelque chose cloche.

Le personnage de Mona est quant à lui extrêmement réaliste. Parfois même trop. J’avais l’impression de glisser à ses côtés, de trébucher, sans m’en rendre compte je me suis complètement imprégnée de ce personnage, m’en suis peinturluré le cœur et le visage jusqu’à en avoir la gorge serrée, à refermer le livre les mains tremblantes. Pourtant, évidemment, Mona n’est pas un personnage auquel on a envie de ressembler, dont on envie la place, les pouvoirs magiques ou que sais-je, mais les autrices ont réussi à lui donner de la tangibilité et l’ont investi du souvenir de millier de femmes à travers le monde, subissant les mêmes choses en silence. Elles ont remarquablement dessiner son corps en transformation, sa perte de poids, ses cernes, sa perte de repères, le resserrement progressif de son monde autour d’une seule et même personne, bourreau et amant, martyre et salaud. Je le redis mais l’impression de glisser, de chavirer était extrêmement forte.

« 756. Je compte en silence jusqu’à 756 et, enfin, sa colère s’arrête. D’habitude elle se calme aux alentours de 500. J’en ai déjà passé quelques soirs à compter, compter, compter. C’est ma technique pour penser à autre chose, pour tenir bon et me convaincre que ça s’arrêtera bientôt. Et ça s’arrête toujours, comme un tour de montagnes russes se termine à l’arrivée. Pendant ses crises, il m’embarque de force dans son wagon, sans ceinture de sécurité. Il roule à vive allure, il hurle dans les descentes et je reçois tous les chocs. Ceux des mots, ignobles, coupants, rageurs. Ceux des gestes de trop. Les premiers étaient presque doux, à peine visibles. Autour du poignet ou dans le bas du dos. Des accidents, pas grand chose. Une bouscule qui tourne mal. […] Ce soir, une fois de plus, je ne reconnais pas l’homme que j’aime. Et j’ai envie de m’enfuir, de le planter là avec ses méchancetés, quelques heures ou juste quelques minutes, pour qu’il comprenne qu’il dépasse les bornes et que ça suffit. Jamais, je n’en ai la force ni le courage. Toujours, j’endure en attendant l’accalmie. Parce qu’il est capable du pire comme du meilleur et que, dans un couple, comme il aime me l’expliquer, il n’y a jamais qu’un seul coupable ».

Le pire étant que, comme dans Trancher d’Amélie Cordonnier, Mona a une certaine conscience de ce qui se passe, des fois où il va trop loin, le refoule une fois, puis quand il jure qu’il ne recommencera pas, accepte, une fois, deux fois, jusqu’à ce que ça devienne « sa » faute s’il pète les plombs. Alors lorsqu’Esther hurle dans un téléphone « je vais le tuer », je ressentais tellement sa rage et sa colère !

On est loin des statistiques, des données chiffrées, des petites citations qui nous interpellent parfois dans la rue, sur ces femmes battues, tuées, réduites au silence. Impossible de se dire « mais pourquoi ? pourquoi ne part-elle pas ? » comme on peut l’entendre par fois. Marie Colot et Nancy Guilbert refusent le jugement et l’égoïsme de cette pensée pour nous offrir de la compassion et un « comment l’aider » au pourquoi.

En résumé

Point de fuite est un roman bouleversant dont il est difficile de sortir indemne. La dernière page refermée ce sont des larmes aquarelles et des poings froissés qui viennent nous dessiner de la colère et de la tristesse au ventre. Parce que Mona est une personne comme tout le monde, parce que ce ne sont pas que des statistiques mais des personnages dont on s’imprègne, éponge sur tache d’encre, et parce que Marie Colot et Nancy Guilbert nous rendent cette histoire tangible, réelle, puissante. Un coup de cœur percutant qui ouvre les yeux sur les relations toxiques et les pièges dans lesquels tombent parfois les femmes sans s’en rendre compte, véritable descente aux enfers; avec ce qu’il faut de poésie et d’amitié pour nous rendre l’indicible supportable.

2 commentaires sur “Point de fuite de Marie Colot et Nancy Guilbert

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  1. Quelle chronique merveilleuse ! Puissante, juste, sensible, toute en finesse ! Merci infiniment d’avoir si’bien accueilli notre roman et ses personnages, merci au nom de toutes les victimes de violence.
    La photo est une peu re d’art, vos mots aussi…. Ils me secouent le cœur en vous lisant !

    J'aime

    1. Merci d’écrire ce genre de titre qui bouleverse le cœur mais aussi les convictions, les idées reçues, les préjugés. C’est ce que j’aime le plus dans la littérature et la littérature adolescente / young adult s’y prête tellement ! Alors c’est avec grand plaisir que j’ai accueilli ce roman dans ma bibliothèque ❤
      Littérairement vôtre,
      Enora

      J'aime

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