Trancher de Amélie Cordonnier : le choix d’une femme entre l’amour et l’échappatoire

Trancher d’Amélie Cordonnier est un roman qui avait tout pour me plaire : la seconde personne du singulier que j’adore lire dans les romans, (preuve en est de mon coup de coeur pour Des poings dans le ventre de Benjamin Desmares), des phrases courtes et des punchlines, des mots comme des coups, et une sujet uppercut. Alors que s’est il passé ? Décryptons ensemble ma déception littéraire.

Mon résumé

« Sept ans, ça fait 2 555 jours, 61 320 heures, 3 679 200 minutes,  220 752 000 secondes. Sept ans c’est beaucoup. Mais ce n’est pas assez. » Voilà ce à quoi la narratrice aura eu le droit : sept ans de répit pendant lesquels aucun mot n’a heurté son corps, aucun couteau ne s’est planté dans sa peau. Sept ans de bonheur. Aurait-elle brisé un miroir ? A t-elle dit un mot de travers ? Quelque chose pour déclencher l’apocalypse ? Rien. Et pourtant. « Je suis chez moi, quand même, alors ferme ta gueule une bonne fois pour toutes avant que je ne la réduise en miettes ». Des mots qui s’abattent comme des hachoirs. Devant tes enfants, les yeux grands ouverts, à l’intérieur se disputent surprise et horreur. Des maux invisibles. Des coups qui ne laissent aucune trace.

40 ans le 3 janvier, la narratrice se laisse 16 jours pour trancher. Rester. Ou partir.

Mon avis

Le sujet est dur. Résonne d’une drôle de façon avec l’actualité, avec ces #metoo et #balancetonporc qui ont envahi les réseaux, libérant une parole invisible, celle des femmes, battues, humiliées, violées aux quatre coins du monde. Résonne aussi avec toutes ces plaintes pour les insultes, les sifflements, les choses que l’on entend en tant que femme, dans les rues, dans les jardins. Ces mots qui ne laissent pas de trace et pourtant qui sont là, qui nous marquent, qui nous salissent. Mais là c’est pire, les mots sont chez soi, ils sont dits par inadvertance, « envers soi », ils sortent d’un coup de la bouche de l’homme que l’on aime et cela nous détruit. Le « tu » permet cela, cette appropriation du personnage, des corps, de la tendresse des enfants, cette énumération de mots que l’on entend. Le « tu » bouleverse. Le « tu » interpelle.

40 ans. 16 jours. Un compte à rebours a commencé et l’escalade d’insultes, de mots-mes-maux aussitôt suivis des pardons, des baisers, des regards perdus. Suivis des enfants qui sont comme des rocs. Tout cela s’enchaîne, métronomie discordante dans cette famille désaccordée et qui offre pourtant l’image d’un foyer parfait dans une pub Ricorée. Et puis il y a cet amour bien sûr. Cet amour sans lequel ce ne serait pas si dur.

« Tu te demandes si sa détresse te ravage autant que sa violence. […] Ce garçon que tu as aimé si fort, et que tu voudrais aimer encore, ce garçon que tu rêves de sauver alors qu’il te détruit fait naître en toi une tendresse désolée ».

Pourtant ce n’est pas vraiment cela qui m’a touchée, mais plutôt la relation de cette mère humiliée avec ses enfants. Roxane et ses mots innocents, sa main dans ses cheveux après une énième dispute. Cette mère qui tend les bras à ce fils qui vient de frapper sa soeur. Qui tend les bras à cette violence pour l’éteindre, l’étouffer. C’est impressionnant. Cela, plus que tout le reste, m’a laissé un goût d’espoir.

« Tu ne dis rien, tu ouvres les bras. Et ce grand gaillard qui se flatte de pouvoir casser un oeuf sur ta tête redevient aussitôt ton poussin. […] Et puis il ajoute qu’il n’en peut plus des insultes de papa et de toutes ses phrases méprisantes. Il dit qu’il en crève de voir que tu te laisses maltraiter comme ça. Ses prunelles noires te foudroient. Tu les vois parce que pour dire ces deux dernières phrases-là, il se redresse puis se détache de toi. Vadim te fait face. Il est un fils qui tient à regarder sa mère droit dans les yeux pour lui assurer qu’elle vaut tellement mieux ».

Alors pourquoi ? Pourquoi cette déception inéluctable qui me fend le cœur tant ce livre aurait pu être beau, exceptionnel ? Tant les chroniques de mes camarades des 68 premières fois m’ont donné envie de l’aimer, de le chérir ? Tant le sujet est fort, poignant, percutant ?

Je l’explique par plusieurs points. En premier vient l’écriture. Alors que j’adore les rythmes tranchés (ahah), les phrases courtes et la poésie j’ai trouvé dans cette narration des rimes dérangeantes qui se voulaient presque chantantes et qui pour le coup m’ont profondément agacée. Un genre de conscientisation, d’érudition, de stylisme de la part de l’autrice qui allait à contre courant, pour moi, de l’objectif voulu dans ce roman. Dans la même trajectoire ces multiples références aux chansons, peintures, films, qui pour moi rendent le texte beaucoup plus lourd et réfléchi alors que la narratrice est en permanence déstabilisée. Une phrase entendue par hasard, un mot lu quelque part, pourquoi pas…si cela ne se produit pas à chaque chapitre. J’avais presque l’impression que l’autrice n’arrivait pas à mettre de mots sur quelque chose et utilisait ceux des autres. Cela peut-être un effet de style mais ça ne m’a pas convaincue.

Autre problème concernant l’écriture : la crudité. Attention je suis la première à aimer ce genre d’écriture, sans filtre. Pourtant dans ce roman ça ne colle pas. Les mots d’Aurélien sont crus et cela coïncide avec le personnage et son rôle mais entendre d’un coup dans la bouche de la narratrice les termes comme « baiser » dans un contexte qui ne s’y prête pas cela m’a un peu déstabilisée. Cela n’avait pas sa place dans le récit pour moi ou en tout cas pas aux moments auxquels je pense.

Le dernier problème concerne la temporalité. Lors de la rencontre avec les 68 premières fois, l’autrice nous a expliqué que son éditeur lui avait demandé de rajouter des épisodes de sa vie passée afin de rendre la chose plus réaliste (et selon moi plus « pathos » aussi). En soi cela part d’une bonne idée puisque sans cela nous ne comprendrions pas très bien ce qui la lie autant à Aurélien (autrement dit son amour pour lui) mais ils surgissent toujours un peu de nulle part et on ne sait jamais très bien où ils commencent et où ils finissent…

Vient pour finir la fin, déroutante… qui pour moi n’en est pas une. On le sait déjà. Tout recommencera et au lieu de sortir son héroïne de cet enfer, l’autrice ne fait que l’y replonger. Et quelque part je me suis dit « ah c’est dommage » (clin d’oeil à Bigflo et Oli) et ma lecture s’est achevée sur cette impression. C’est dommage.

En résumé

Trancher est un roman qui en convaincra beaucoup : pour sa seconde personne, ses phrases courtes tels des uppercuts, ses mots-poignards et ce sujet, terrible, percutant, qui oscille entre l’amour et la violence. Indéniablement c’est un bon premier roman. Mais pour moi ce ne fut pas suffisant et je ne peux m’empêcher de regretter le style parfois trop recherché, trop « pensé », la fin, désespérante, et la temporalité qui parfois m’a perdue. Un autre 68 qui s’achève et cela ne peut pas, j’en conviens, toujours être un coup de cœur.

2 commentaires sur “Trancher de Amélie Cordonnier : le choix d’une femme entre l’amour et l’échappatoire

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