Malaterre de Pierre-Heny Gomont : coup de coeur

Malaterre est une bande dessinée / roman graphique de Pierre-Henry Gomont que l’on retrouve pour la première fois dans un ouvrage entièrement réalisé par ses soins du dessin à la scénarisation. Elle fait environ 188 pages, un espace de création énorme pour une histoire dense et foisonnante, à l’intérieur de laquelle je me suis retrouvée et perdue à la fois. Une relation des enfants au père bien différente de la mienne mais terriblement accrocheuse.

Mon résumé

Gabriel, père alcoolique et globalement absent de la vie familiale décide de racheter un domaine forestier en Afrique équatoriale fondé par ses ancêtres et perdu il y a peu. Bien décidé à redorer le blason familial Gabriel se lance à corps perdu dans cette quête ambitieuse et dévorante et emmène ses deux enfants aînés, Simon et Mathilde, laissant derrière eux Martin, leur petit frère et Claudia la mère de ses enfants dont il est séparé depuis peu.

Dans son envie irrépressible de bien faire les choses et de laisser un héritage à ses enfants, Gabriel déchire le cercle familial, détruit les liens filiaux et entraîne sa famille vers la chute. A Malaterre, les deux jeunes adolescents se découvrent une liberté nouvelle et sauvage tandis que leur mère se bat pour récupérer ses enfants et reconstruire un foyer.

Mon avis

Gabriel est un personnage détestable. Vraiment. Il est arrogant, alcoolique, violent, égocentrique et égoïste. Et il meurt. Pas de spoil on le sait dès le début de la bande dessinée. Et pourtant au fur et à mesure de la bande dessinée on apprend à le connaître, à apprécier son côté revanchard, ses excentricités, à comprendre ses motivations qui prennent le mauvais chemin, ses espoirs qui se délitent sous ses yeux. On comprend que tout n’est peut-être qu’une question de choix et qu’il n’aura pas pris les bons.

Malaterre traite de ce rapport qu’entretiennent les enfants à leur père. Cette relation qui va évoluer, s’étendre, se resserrer. Alors que Gabriel semble bien loin de l’amour paternel que l’on pourrait espérer, ne ressent-il pas un pincement au coeur lorsqu’il oblige son fils à faire ses bagages ? N’y a t-il pas comme une colère honteuse à faire partir Martin vers sa mère alors qu’il désespère de rester avec ses frères et soeurs dans cette jungle sauvage ? Et cette fumée, si expressive qui sort de sa cigarette… ne pressent-on pas une certaine forme d’amour là dedans ? Maladroite, dangereuse, mais là, quelque part, enfouie sous un masque de colère et des yeux injectés d’alcool.

La bande dessinée est extrêmement dense aussi bien visuellement que textuellement. Pierre Henry Gomont mélange les bulles de la bande dessinée et les textes du roman graphique ce qui donne un rendu extrêmement expressif. Mais il en va de même du visuel foisonnant de détails, de végétations, dans des teintes virtuoses de vert et d’orange. Point bonus pour les « bulles-pensées » où, au lieu d’écrire ce que pensent ses personnages, le scénariste et dessinateur use de l’action visuelle pour transmettre un message, une pensée, une imagerie intérieure. On le retrouve notamment très souvent chez Claudia, cette mère célibataire que tous semblent trahir : ses enfants en partant et en mentant, parfaits petits pions dans le jeu de leur père, Martin en ne souhaitant pas rentrer, et son ex mari en remportant haut la main tous les procès et mises en justice qu’elle tente. Combien de fois la verrons-nous en pensée un couteau dans le dos ? On la voit peu, mais chaque vignette est une souffrance.

Parce qu’elle espère encore et toujours que Gabriel dégoûtera ses enfants, que la cohabitation « devrait suffire à les convaincre ». Tout juste arrivés dans ce pays inconnu où tout est prétexte à l’aventure les deux adolescents en prennent plein les yeux. Un domaine gigantesque, une maison coloniale magnifique, des paysages de rêve. Ils s’y voient déjà, futurs dandy de ce monde affriolant… sauf que le lycée est à des kilomètres et qu’ils ne côtoieront cette vie là que quelques jours par mois. Commence l’ennui. Puis les escapades. Puis l’adolescence.

Tout sonne extrêmement juste, portée par des images musicales toute en légèreté, la vie des deux adolescents devient une bulle d’air, une respiration dans les pages. Nous suivons avec attention l’emprunt caché de la voiture de leur père, les escapades nocturnes, les fugues cavalières, les débuts de l’amour, du sexe et de l’alcool. Gabriel au loin, dans son domaine forestier, c’est la liberté qui leur tend les bras.

« Parce qu’il y avait quelque chose que les enfants eux mêmes ne savaient pas encore, quelque chose qui ne faisait que poindre à l’orée de leurs jeunes consciences : de l’absence de Gabriel, ils s’accommoderaient parfaitement beaucoup mieux que de sa présence, en fait. »

Les planches se succèdent entre découverte et redécouverte et nous alternons avec la sauvagerie bienheureuse de l’adolescence et la lente descente aux enfers de Gabriel, ses choix, les arnaques, ses colères. Jusqu’au bout. Jusqu’à ce que les enfants eux-mêmes dérapent et retournent chez eux, contaminés par cette colère, cette perte de repères. Jusqu’à ce que Gabriel meurt. Rien ne s’arrête ici, Gabriel leur a encore laissé un dernier cadeau. Un cadeau d’adieu à prendre ou à laisser.

A quelques pages de la fin je n’ai pas pu m’empêcher d’être émue. Sans me reconnaître dans les personnages j’y ai peut-être reconnu d’autres personnes, un peu mon grand père dans le personnage de Gabriel, et donc un peu mon père et mes oncles et tantes dans les personnages des enfants. Le message est beau et puissant, peut-être un peu cathartique pour l’auteur, comme un dernier message de paix.

« Ah mon petit Papa, que je voudrais être avec toi et te tenir la main en ce jour mauvais. Tu grimpes sur ce navire qui t’emmène loin, ailleurs, vers on ne sait quelle Amérique. Sur ton cou frêle, mon petit Papa, les sutures lâchent, le coeur s’est emballé, s’est comprimé, il a éclaté et les coutures ont lâché, une à une ou bien toutes à la fois, on ne sait pas. Et ton sang se mêle à la terre déjà rouge, ce n’est pas ton coeur, c’est tout ton corps qui lâche. Ça fait si longtemps que tu le mets au supplice. Maintenant tu rends les armes et nous sommes loin. Tu sais, ta mort, je l’ai appelée de mes voeux que nous habitions avec toi. J’ai prié pour que tu dérapes, pour que tu heurtes un de tes précieux arbres, lancé à pleine vitesse et les yeux pleins d’alcool. Mais ne te trompe pas, mon petit Papa. Nous ne sommes pas soulagés. Je ne savais pas à l’époque que j’avais beau te haïr, je t’aimais quand même. »

En résumé

Malaterre est une bande dessinée remarquable, peut-être la plus belle et la plus aboutie que j’ai lue jusqu’à présent. C’est une claque visuelle et émotionnelle qui m’a transportée dans cette jungle luxuriante où tous les possibles se mêlent : aimer un père détestable, trouver une liberté mais lui préférer la prison, partir à reculons et finalement ne rien regretter… Le texte et les dessins, emprunts autant de violence et de poésie, de colère et de tendresse forment une invitation à l’ailleurs, à la découverte de soi et de ce père que l’on hait, et peut-être même à une forme de paix intérieure, équatoriale, foisonnante. Un coup de cœur !

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