Bordeterre de Julia Thévenot

Bordeterre est le premier roman fantasy de la collection Exprim’. Eux qui nous avaient habitués au fantastique, au post apo ou encore, tout simplement, à un contemporain mâtiné de surprise et de lyrisme, nous voici plonger dans un univers hors du commun. Un service de presse que j’ai dévoré… entre 21h et 1h du matin un jeudi soir.

Résumé éditeur

Inès, 12 ans, est le genre à castagner ceux qui cherchent des embrouilles à son frère, Tristan, autiste de 16 ans. Tristan lui, est plutôt du genre à regarder des deux côtés avant de traverser. Mais ce jour-là, il ne parvient pas à retenir sa sœur qui, courant après son chien…
… bascule dans un univers parallèle. Bordeterre. C’est le nom de cette ville, perchée sur une faille entre deux plans de réalité. Les gens qui y tombent ne peuvent plus la quitter. On y croise des gamins qui chantent pour faire tourner un moulin, des châtelains qui pêchent des cailloux, des ferrailleurs rebelles qui font tirer leurs caravanes par des poules… et des créatures étranges.
Inès, par nature, est ravie. Elle explore, renifle le derrière de Bordeterre avec une joie souveraine, comme le chien qu’elle a suivi. Tristan est plus inquiet : il y a quelque chose de pourri dans cette ville.

Mon avis

Bordeterre… Juste le nom a des consonances miyazakiesques. Il faut dire que si on ne connaît pas toutes les influences de Julia Thévenot à l’écriture de son roman, on les ressent plus ou moins à certains moments : Miyazaki donc, mais aussi Harry Potter, Christelle Dabos, Philippe Pullman est tant d’autres. Personnages et univers sont emprunts de cette magie, de cette ambiance à mi-chemin entre l’extraordinaire et l’étrange qui caractérisent si bien les romans des grands auteurs qui l’ont précédée. Et s’il y a un doute que je préfère vous enlever immédiatement c’est celui-ci : Julia Thévenot est promise à devenir une grande autrice.

Alors oui, au début, je ne suis pas partie avec l’enthousiasme qui m’a soudain surprise à la fermeture de ce roman. Je sentais un style trop scolaire, trop appesantie, comme si elle avait cherché à bien faire, trop bien, trop lourd. Les rythmes retombaient comme des soufflets pour nous livrer des phrases poétiques avec effet de ballon dégonflé. Dommage ? Oui sans doute, mais comment en vouloir à une toute jeune autrice de vouloir trop bien faire quand ses modèles sont à ce point grandioses (et à ceux cités précédemment s’ajoutent bien sûr les formidables écrivains de la collection Exprim’ dont elle se fait souvent l’éditrice) ? Et bien on passe outre, on sert les fesses, et on se laisse porter par Bordeterre, ses personnages, son univers, et ses chants.

Parlons en un peu plus sans trop en dévoiler. Imaginez trois plans, les uns au dessus des autres, ou bien les uns à côté des autres, en bref des mondes parallèles, dont certaines failles permettraient d’y tomber…sans possibilité de remonter. D’un côté le second plan, notre monde habituel, avec ses ados, ses parents, son parc, ses plages et ses campings pour les après midi d’été. Ce monde dont sont issus Inès et Tristan, soeur et frère, 12 ans et 16 ans, castagneuse et autiste. Puis vient le premier plan, où, tous les deux avec leur chien, ils finissent par « tomber », rencontrer un monstre mangeur de tête gigantesque et bien entendu…Bordeterre. Une fois dedans, impossible d’en ressortir, les êtres deviennent transparents (de moins en moins au fil des générations) et les souvenirs sont comme aspirés par un élixir goût grenadine ; on ne veut plus qu’une chose, rester, s’intégrer, chanter. Le troisième plan c’est un lac étrange où dansent les esprits…et où Inès se retrouve à plonger (et à ressortir !) chose extrêmement rare et qui lui vaudra d’accéder au château.

Dit comme ça..ça fait beaucoup. Mais à sa lecture c’est d’une simplicité et d’un réalisme, qu’on se demande si Julia n’y aurait pas fait un petit tour dans ses rêves pour nous en livrer un récit aussi dense et puissant. Dense parce qu’elle y aborde beaucoup de choses : de la magie qui imprègne tout mais qui est régulée, de la révolte qui gronde parmi la population, des rites étranges auxquels s’adonnent les plongeurs du lac, des orphelins, des souvenirs qui s’effacent et des personnages qui, décidément, sont tantôt attachants, tantôt effrayants. Puissant, parce que les sujets sociétaux tels que la pauvreté, la ségrégation (transparent, non transparent), l’esclavage (des enfants obligés de chanter pour faire fonctionner des moulins) y sont justement dosés et donnent lieu à des discussions et des révélations violentes mais nécessaires, formidables échos de nos sociétés modernes.

Les personnages sont également fascinants ! Tristan, rendu bègue par son autisme, qui ne supporte pas qu’on le touche, et qui se retrouve presque malgré lui « papa » d’une révolution. Inès, qui par son enthousiasme, sa candeur et sa témérité, accède aux plus hautes sphères et au cœur de Philadelphe, son mentor, qui ressemble à s’y méprendre à Archibald de la Passe-Miroir avec son côté décalé, dandy et fragile à la fois. Alma, bien sûr, la révolutionnaire en cheffe, rendue orpheline par le premier « Débordement », cette révolution qui a valu à une génération entière de mourir dans le lac. Aïssa également, à bien des égards discrète mais aussi insolente, révoltée et en quête de vengeance. Bref, des personnages hauts en couleur, singuliers, et formidablement incarnés, comme autant de reflets de notre monde. Mais ce qui reste sans doute le plus beau c’est sans doute comment tous ces personnages interagissent les uns avec les autres, se transforment, évoluent, grandissent.

J’en dis déjà trop et pas assez, il faudrait vous parler encore des Fléreurs, ces chats à trois yeux, des Chants tantôt poèmes ou reprises populaires, du lac et ses mystères, des pouvoirs d’Inès, des orphelins, de cette fin en apothéose, ou de la « méchante », plus symbolique que réellement authentique, des esprits qui pourraient sortir des forêts de Miyazaki sortes d’animaux informes et attachants… Et puis de l’écriture aussi, qui, après les cent premières pages passées se fluidifie…et gagne étrangement en complexité avec ses phrases entrecoupées pour mieux marquer, et ces points de vue qui se multiplient, toujours clairement identifiés.

En résumé

Bordeterre porte bien son nom. Dans ce monde fantastique aux allures de film de Miyazaki, vous vous retrouverez toujours, avec ce pas de côté qui caractérise les romans de l’imaginaire, au bord des adolescents de notre monde, au bord des conflits qui régissent notre société, au bord des rêves et des chansons que l’on connaît si bien, au bord du réalisme magique, au bord de l’émotion, de la violence, de la passion, de l’indépendance et de la révolte, en bref, au bord du coup de cœur.

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