Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse

Parmi la sélection des 68 premières fois, il y a peu de romans qui jusqu’ici m’ont marquée. J’ai apprécié L’imprudence, admiré Rhapsodie des oubliés, je suis passée à côté d’autres. Mais Tous tes enfants dispersés va certainement me marquer pour longtemps tant les silences qu’il contient m’ont appris.

Résumé éditeur

Peut-on réparer l’irréparable, rassemble ceux que l’histoire a dispersés ? Blanche, rwandaise, vit à Bordeaux après avoir fui le génocide des Tutsi de 1994. Elle a construit sa vie en France, avec son mari et son enfant métis Stokely. Mais après des années d’exil, quand Blanche rend visite à sa mère Immaculata, la mémoire douloureuse refait surface. Celle qui est restée et celle qui est partie pourront-elles se parler, se pardonner, s’aimer de nouveau ? Stokely, lui, pris entre deux pays, veut comprendre d’où il vient.
Ode aux mères persévérantes, à la transmission, à la pulsion de vie qui anime chacun d’entre nous, Tous tes enfants dispersés porte les voix de trois générations tentant de renouer des liens brisés et de trouver leur place dans le monde d’aujourd’hui.

Mon avis

Le Rwanda. En a t-on déjà parlé en cours ? Pas juste en évoquant une date en passant, le nombre de mort, les mots « génocides » et « guerre », mais vraiment parlé. Avec les victimes, en regardant des reportages, en lisant des témoignages, en comprenant réellement le rôle de la France dans tout cela. Jamais. C’était trois ans avant ma naissance. Beaucoup plus récemment que la seconde guerre mondiale qui a tant secoué le monde, tant ébranlé nos mémoires, qui remuent encore ses couteaux dans nos corps quand on y pense. Le génocide des Tutsi. Rien que pour cela, bien avant l’écriture, bien avant l’histoire, bien avant le talent de l’autrice pour conter les silences et les batailles de cœurs cabossés, il faut le lire.

« Je restais donc immobile en soufflant fort ma fumée vers la tienne pour qu’elle t’atteigne et desserre ton chagrin figé. Bien que je n’y connaisse rien à la chimie, je me suis souvenue de ce joli mot de sublimation lorsque notre professeur nous avait raconté comment le solide devient gaz et je pensais qu’il devait y avoir un procédé qui de la même façon permettrait à des corps devenus rigides de s’envoler en fumée sans mourir pour autant, de se rejoindre harmonieusement dans les airs, invisibles aux passants ».

Ce roman c’est l’histoire de trois générations perdues, éparpillées par le génocide de 1994, de celle qui est restée, prostrée dans la cave d’une librairie pendant des jours presque à en mourir, celle qui est partie, dans ce pays frontière et qui est devenue une étrangère, et celui qui n’est encore jamais venu, tiraillé entre ce qu’il sait et ce qui se tait. Il y a Immaculata. Blanche. Stokely. Et tout autour, des pères disparus, un frère, Bosco, parti au front et jamais tout à fait revenu, des accusations à mi voix, une identité métissée qu’il faut accepter, des chagrins refoulés et des « retrouvailles de cœur en lambeaux ». C’est beau, fragile, comme peut l’être la paix des âmes parfois, ébranlée par la guerre des corps et qui ne retrouve pas le sommeil.

D’un côté, Blanche, pleine d’un peu de rancœur, qui ne peut qu’endosser le rôle de celle qui est partie, qui a abandonné son pays et sa famille, pour trouver une vie en France, y faire ses études, se rapprocher d’un père qu’elle n’a jamais connu. Cette identité métissée, qui fait d’elle une peau café au lait, ni tout à fait refoulée ni tout a fait acceptée, avec son prénom donné à une noir et qui choque les français, qu’elle changera pour Barbara. Tout le long du récit, elle parle à sa mère, Immaculata, de ses peines, de ses joies, des souvenirs de retrouvailles éphémères qui lui ont laissé un goût amer. Elle s’interroge, rêve, imagine la vie de sa mère dont elle ne connaît finalement que ce qu’elle a bien pu vouloir dire, pas grand chose. Des petits bouts arrachés en confidences inégales.

De l’autre Immaculata, écrasée par le drame, broyée par l’effroi, et qui pourtant marche, se tient debout, le roc invincible qui toujours subsiste. Elle s’adresse à son fils, Bosco, Bosco parti sur le front, Bosco revenu de la guerre. Elle lui raconte tout, son passé, ses origines, l’amour qu’elle avait pour son père, ses surprises, son apprentissage du français qui la rendait « cultivée », mais qui l’éloignait de sa famille et des traditions ancestrales. Elle se remémore les histoires racontées sur un banc, les chansons qui résonnaient dans l’espèce de la maison. Pour lui, elle livre tout, sans concession.

C’est par ce formidable jeu de miroir, légèrement brisé, légèrement de biais, que l’on appréhende l’histoire d’Immaculata et Blanche, l’histoire de leur pays broyé. Que l’on comprend les nuances, les détours, et tous les silences qu’elles échangent et qui signifient tant. Et entre ces deux femmes, comme pour les lier : un garçon, Stokely, l’enfant de Blanche.

« Stokely comprit que sa mère portait en elle des mots fantômes, des mots d’enfance endormis dans un jardin en friche qu’une pluie lointaine pourrait un jour ressusciter. Oiseaux de vie. »

J’avoue que tout ne m’a pas plu dans ce roman, j’ai mis du temps à le lire, je n’arrivais pas à avancer puisque l’histoire est basée sur beaucoup de flash back, de narration et très peu de dialogue, on reste statique et c’est souvent un sentiment que je n’apprécie pas trop lorsque je lis. Ici ce n’est pas si dérangeant mais cela rend la lecture lente. Ce n’est pas addictif. L’écriture, quant à elle, reste assez simple avec quelques saillies poétiques mais ne m’a pas davantage touchée.

En résumé

Tous tes enfants dispersés est un premier roman réussi qui combine avec brio la grande et la petite histoire, emprunte d’une sensibilité bouleversante. Si je n’ai pas beaucoup apprécié le rythme du récit que j’ai trouvé trop lent, je me suis nourrie de ce qu’il racontait, de ce qu’il taisait et j’en ressors un peu plus grandie.

Un commentaire sur “Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :