A crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk

A crier dans les ruines d’Alexandra Koszlyk. Un premier roman partie intégrante de la sélection des 68 premières fois. Peut-être le seul roman de cette sélection dont j’avais l’envie farouche de dévorer les pages de m’immerger dans son élégance, d’affronter l’harmonie, les origines, les racines. Non pas parce que c’était le seul qui me faisait envie. Mais pour son titre. En quelques mots, tout était déjà dit. C’était beau, sobre, poignant.

Résumé éditeur

Tchernobyl, 1986. Léna et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans la centrale nucléaire, bouleverse leur destin. Les deux amoureux sont séparés.

Léna part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Léna grandit dans un pays qui n’est pas le sien, elle s’efforce d’oublier. Un jour, tout ce qui est enfoui remonte, revient, et elle part retrouver ce qu’elle a quitté vingt ans plus tôt.

Mon avis

Décidément dans cette sélection, il est beaucoup question des racines, des pays de nos ancêtres, de l’histoire, la petite ou la grande. Le Rwanda pour Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse, le Vietnam pour L’Imprudence de Loo Hui Phang. Ici, l’Ukraine, ou plus précisément Pripiat, une des villes les plus proches de Tchernobyl. Le « nuage » qui s’est arrêté aux frontières françaises. L’explosion qui a transformé les hommes et les animaux en monstres. Le progrès contre la nature. La nature contre l’humanité. Le « champignon ». Le « truc ». Rien de précis dans les programmes scolaires, tout comme le massacre au Rwanda, tout est dissolu dans l’histoire française. Ce qui se passe au delà n’existe pas. Nié. Rayé de nos imaginaires collectifs. Les médias de l’époque ont relayé l’information pendant des semaines et puis… aujourd’hui, que reste t-il de la « zone » ? A part des clichés touristiques, des combinaisons de plastique et des appareils mesurant les radiations. Qui nous parlera de ces vies ? De ces villes désertées ?

Alexandra Koszelyk le fait. Avec brio. Avec élégance. Avec grâce. Dans ce Pripiat des années 80 on y suit Léna et Ivan. Ils sont tendres, innocents comme des enfants, joyeux, amoureux comme le sont ceux qui n’ont que 10 ans. Avec humour. Avec brillance. Tous deux tissent un univers, une carte du monde qui ne ressemble qu’à eux, un langage que personne d’autre ne comprend. Ils sont des âmes miroirs, des âmes qui se répondent et se balancent à l’unisson. Lorsque l’un part et promet de revenir, tous y croient. Dur comme fer. Jusqu’à ce que des années passent. Jusqu’à ce que les « ne t’en fais pas », « ne regarde pas en arrière », « le passé est le passé » enfouissent tout cela bien au fond des êtres. Au fond de soi. Et fassent taire toutes les questions pour préserver l’entente, le bonheur familial, la reconstruction.

« Je me taisais comme tu l’as toujours fait, car l’enfant veille sur ses parents, et veut ingénument leur bonheur »

Ici il n’y a pas de personnages. Ils sont universels. Ils sont grands comme des statues, mouvants comme des mirages. Leurs ruines sont les nôtres, celles que l’on enfouit un peu plus chaque jour. Celles de l’enfance. Celle des souvenirs. Exilés de leur ville bien sûr. De leur jardin, de leur gymnase, de leur arbre où leurs initiales sont gravées, de leurs rires, de leurs histoires, de leur mythologie. Peut-être est-ce une notion que ceux qui ne l’ont pas été auraient du mal à saisir, capter ce manque de racine, ce manque d’ancrage. Et pourtant.

Comment, me direz-vous, peut-on autant s’imprégner d’un autre que soi, d’un être fictif (l’est-il seulement vraiment), d’encre et de papier ? Je vous répondrai, avec une écriture. Une âme insufflée à chaque chapitre, chaque fil tendu entre les destins, chaque ruine, chaque mot. C’est léger pourtant. Pas de superflu, tout semble avoir été fait avec une telle maîtrise, une telle perfection, comme si elle découlait naturellement de contes appris par les corps et les racines, comme si l’autrice elle-même (dont les grands parents sont ukrainiens) avaient été imprégnées, baignées dans ces légendes et mythes d’un pays que l’on ne connaît que trop peu de notre côté de l’Europe.

Avec ce roman, l’autrice frappe fort et juste. En partant de Tchernobyl, elle arrive à nous raconter tout autre chose. Un pays, l’Ukraine. L’amour aussi. La puissance des mythes et des histoires que l’on chuchote dans le noir. L’odeur de la mousse, la douleur de l’absence. L’étrangeté de grandir sans pays, sans appartenance avec un vide à l’intérieur de soi. Bien sûr on y entre pas tout à fait, on reste à la lisière de la « zone », celle qui érige le coeur de Léna. A la frontière de cet amour qui transcende le temps, on les observe comme on observerait un ballet. Avec puissance. Avec émotion. Et encore une fois, parce que mot définit cette oeuvre à lui seul, avec grâce.

En résumé

A crier dans les ruines est un roman sur l’amour, la résilience, l’exil, les souvenirs, l’enfance et sur le goût des ruines, des mythes et des pays oubliés. C’est un roman dont la puissance n’égale que la grâce. C’est grand et beau à la fois, et ça conte aussi bien la nature que la ville, les cœurs que les larmes.

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