Fraternidad de Thibault Vermot

Cette chronique j’ai mis du temps à l’écrire. Il faut dire qu’il en faut pour digérer un roman de 600 pages. Un roman aussi bien écrit, aussi bien pensé, avec ce brin de folie qui caractérise si bien les romans de la collection de Exprim’. Mais j’ai réussi, j’espère qu’elle vous plaira. En tout cas un grand merci aux éditions Sarbacane avec lesquelles je rempile pour une année dans le rôle de blogueuse partenaire ❤

Mon résumé

Fraternidad n’est pas encore inventée. Il y a d’abord Ed Perry le loser, le tocard, le lâche. Souffre douleur de Cliff et sa bande, bouc émissaire de la classe entière. Mais dans le crépuscule des week end, il y a aussi Ed Perry l’aventurier, le Mousquetaire, le sabreur qui bat la campagne avec son cheval de guerre. L’imagination dans les étoiles, et le cœur en chamade. Il y a le costume et l’épée. Et le soir, sur un ordinateur acheté trois fois rien, il y a des vers en alexandrins avec les consonances extravagantes du vieux français. Et c’est à coup de rapière, de plumes et de poésie qu’Ed Perry réinvente son monde terne, oblitéré de son imaginaire et de ses rêves. Mais que se passe t-il lorsque l’épée rencontre la peau ? Que se passe t-il lorsque « sauver la demoiselle en détresse » n’est plus un jeu mais une réalité ? Que se passe t-il lorsque l’on est plus fort ? Lorsque l’on est plus seul ? Lorsque trois se mettent à rêver de rêve éveillé ?

Mon avis

Ce roman. Mais ce roman. J’ose à peine mettre de mots dessus de peur de vous en gâcher la prose, et le sens, et les rêves. Mais il faut bien le chroniquer n’est-ce pas ? Alors pardonnez-moi, si parfois mon cœur trébuche, si parfois ma langue fourche, parce que de ce livre là, on se remet bien difficilement.

Il y a d’abord Ed Perry. Un garçon perdu, on pourrait lui prêter une dizaine d’années. Sans doute pour son allure de victime, son air naïf, pour ses jeux d’enfants (mais sont-ce des jeux d’enfants ou de rêveurs ?). Pourtant il en a dix sept, bosse au pub du coin pour gagner un peu d’argent, survit à peine à l’étape si difficile de l’école où tous le prennent pour un moins que rien, un bouc émissaire bien choisi, et a bien envie d’embrasse Chloé. A la maison c’est « ni vu ni connu », impossible de parler avec sa sœur qui s’enferme dans son blog beauté et encore moins avec sa mère définitivement à l’ouest depuis que le paternel est parti. Voilà. Les capes et les épées de plastique sont rangées depuis longtemps, ainsi que les rires d’enfants. Dure réalité ? Ou juste un monde qui nous pousse à repousser le bonheur pour lui en trouver un plus factice ?

« Ils avaient eu des moments moins amers, avec Brit, quand ils étaient petits et qu’ils courraient pieds nus dans l’herbe. Mais c’était il y a longtemps. Entre-temps ils avaient construit le Mur. Chacun d’eux avait empilé sa part de brique. Des fois Ed avait envie de toquer au Mur pour voir si sa sœur répondrait, de l’autre côté. Des fois, il avait l’impression qu’elle essayait aussi. »

Il y a Ed Perry donc. Et Sire Ed Perry, qui chevauche des chevaux de tempêtes au crépuscule, dégaine une vraie rapière et se vêtit d’une cape. Le rêve éveillé d’un garçon qui refuse de se plier aux lois du monde pour leur préférer l’aventure solitaire, des sensations d’autrefois et des courages éphémères. C’est un personnage pour lequel j’ai énormément d’admiration et de respect. Parce qu’il est ce que je ne suis pas dans son entièreté mais aussi cette part un peu cachée, un peu secrète, qu’on a tous sans doute, cette part qui crève des aventures que je ne fais que lire dans les romans. Alors oui j’ai de l’admiration pour ce garçon. Mais aussi pour Selene, une nana croisée au hasard d’un poème contant ses aventures laissé sur un site internet. Selene je l’imagine un peu lunaire, bizarrement j’ai oublié la plupart de ses traits physiques pour ne garder que cette impression. Selene c’est celle qui d’un coup de tête, décide de passer les frontières pour rejoindre un garçon de courage en Angleterre, bien loin de sa Pologne.

« Tu dois te demander où je vais. Voilà. Je rejoins un garçon qui a du courage, et tu nous as assez dit que notre époque manquait de courage. Et si jamais, me diras-tu, je trouvais au bout qu’il n’y a plus de courage du tout, plus jamais, que – puisqu’on exile et qu’on bâillonne les lanceurs d’alerte, qu’on tire des balles dans les têtes des petites filles qui vont à l’école – c’est devenu impossible, que les seuls héros disponibles sont les barbouilleurs de pétitions, les indignés des réseaux, les journalistes si gourmands de statistiques, les grands chefs d’entreprise, les jeunes présidents voraces, les cent plus grandes fortunes, les dictateurs ? Eh bien, au moins j’aurais essayé. »

Alors voilà. Il y a ces deux personnages qui se rejoignent pour une vie d’aventure en 2019, en Angleterre, et qui vont en vivre de très nombreuses, des aventures de cœur, des aventures pour grandir et des aventures qu’ils ne soupçonnaient pas. On passe par plein de registre, du soutenu au familier, et les chapitres de Cliff, brutaux et vulgaires qui viennent rythmer ce monde de poésie et de rapière. On grimace. On sourit. On a envie de pleurer aussi (décidément les « lettres adressées à » me feront toujours chialer). Là dedans il y a le fait de grandir non pas « comme » mais de grandir tout court, avec son âme toute entière. Il y a d’autres personnages dont Citizen Kane et Brit qui touchent par leur expérience ou leur naïveté, par leur souffrance. Mais il y a aussi une critique de notre monde moderne : du consumérisme à l’hypocrisie, les bonheurs factices, le monde qui crache, qui cahote, qui repart, qui s’arrête. Tout est en dentelle, dans les détails d’un reportage télé, dans les lignes d’une lettre, dans les phrases entendues à la radio. Un genre de mauvais rêve dont personne ne sort et qui continue de s’installer.

 » — Ah. Un mauvais rêve. Ce n’est rien.
— Un mauvais rêve, c’est toujours quelque chose. »

J’ignore si j’en ai dis beaucoup, trop, ou pas assez. Si vous avez besoin de plus de choses pour monter à l’ascension de ce pavé, pour vous donner envie de plonger dedans et de continuer à tourner les pages, malgré les quelques longueurs, le temps du démarrage. J’ignore si vous dire que cette écriture fut riche de centaines de merveille saura vous aider, qu’elle est tantôt caresse, tantôt coup d’estoc, qu’elle est poétique et libre, en vers ou en prose. Qu’elle étonne souvent, ne dégoûte jamais. Vous dire que la fin, ben on s’y attend pas avec ce côté horreur / thriller qui donne un coup de fouet à l’ensemble et donne à la fois envie de gerber et à la fois de reprendre son souffle. Que parfois il y a un peu du roman d’anticipation. Vous dire que Fraternidad (et là je pique l’expression à l’auteur lui-même -oui je suis comme ça -) c’est « une sorte de bateau lumière pris dans la tempête du monde ». Que j’ai même lu les remerciements (choses que je fais très très rarement). Voilà je pourrais vous dire tout ça et plein d’autres trucs encore mais franchement ce serait vous noyer. Alors je vais vous laisser avec une dernière citation et vous n’aurez plus qu’à courir l’acheter…dans une petite semaine ❤

« Nous avons notre langage, Selene, nous avons notre faiblesse, nos forces. Notre univers n’est peut-être pas plus beau que le reste du monde mais nous, au moins, nous courons jusqu’au bout de notre destin. Voilà ce que nous faisons. »

En résumé

Un gros coup de cœur pour ce roman qui se dévore. De cape et d’épée, de rêves et d’aventures, Thibault Vermot réenchante notre époque moderne sans la départir de ses ténèbres. Son « bateau-lumière » file droit et se pare d’autant de poésie que de vérités nous enjoignant à rejoindre cette Fraternidad sans tarder, à grand renfort de courage et d’audace.

« Il sourit à Selene.
La route est longue encore
Lit-elle dans ses yeux
Nous marcherons au creux
De routes tortueuses
Que bordent les épines

Nous atteindrons des côtés
Hérissées de récifs
Nous voguerons au fil
De monstrueuses lames
Et dans les précipices
Que bordent l’océan
Nous serons aveuglés
De lumières soudaines
Selene, nous voici
Adossés à la nuit
Attendant que se lève
L’aube d’un nouveau monde.

2 commentaires sur “Fraternidad de Thibault Vermot

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