Les déracinés de Catherine Bardon : un premier roman ambitieux

Il y a des moments dans votre vie de lect.eur.rice où le roman que vous lisez fait échos aux événements qui se passent aujourd’hui. Voici comment j’en suis venue à commencer « Déracinés » un 11 novembre 2018 et ce que cela a provoqué en moi.

Mon résumé

Dans une Vienne des années 20 nous assistons à la rencontre romanesque et intellectuelle d’une ville cosmopolite et de deux jeunes amoureux : Almah et Wilhelm. Du Prater au Schwarzenberg c’est une Vienne éclatante, culturelle et trépidante qui ouvre le bal. Jusqu’à la montée progressive du parti d’Hitler. Jusqu’à ce que les juifs se fassent rouer de coups dans les rues. Qu’ils portent une étoile jaune. Alors parents d’un fils et attendant un deuxième enfant, Almah et Wilhelm décident de partir, abandonnant derrière eux souvenirs, maisons et parents.

Devant eux, beaucoup d’années à attendre, à errer, à attendre encore et puis, plus loin, au bout du monde, de l’autre côté de l’océan Atlantique : la terre Dominicaine, un dictateur et un monde à refaire.

Mon avis

« J’ai mal à ma Vienne et j’ai pleuré sur le décor pulvérisé de mon enfance, de ma jeunesse, de ma rencontre avec Almah, de mes racines ».

Peut-être que c’est parce que c’était un 11 novembre. Peut-être que c’est parce que Catherine Bardon fait une excellente romancière. Peut-être est-ce pour tout un tas d’autres raisons. Mais ce roman m’a touchée en plein dans mon âme, et j’ai arrêté de le lire, au bord des larmes, un nombre incalculable de fois.

Almah et Wilhelm sont deux personnages qu’on a envie d’aimer dès le départ. Intellectuels, amoureux, rieurs, ils se défient des conventions et avancent dans leur Vienne natale où ils ne se sentent ni juifs, ni stigmatisés, juste Autrichiens. Autrichiens dans leur coeur, dans leur souvenir. La première partie s’ouvre sur eux et cette ville que l’on apprend à aimer. Cette Vienne dont on ne dit pas grand chose dans les livres d’histoire de ma jeunesse. Plurielle, agitée, ouverte. Elle semble rayonner, et nos deux héros rayonnent avec elle. Ensemble ils commencent à se construire sous le regard bienveillant de leur famille. Se dégage de ces scènes un profond respect et un amour inébranlable. Et pourtant les romances et moi… Mais là, ce réalisme frappant, ce coup de foudre absolu, Catherine Bardon lui rend hommage avec une force et une énergie remarquable. Et dans ce duo, vient s’instiller une Histoire que l’on connaît tous…celle de la Seconde Guerre mondiale.

« Un dégoût sans nom s’empara de moi. J’empoignais le bras d’Almah et quittai la taverne, furieux et triste à la fois. Nous cristallisions désormais l’hostilité de nos compatriotes, un rejet presque unanime que rien ne justifiait. A cause de nos racines, ils nous amalgamaient en une masse qui gommait nos individualités et anéantissaient nos existences »

Oh elle vient doucement, comme un chacal attendant patiemment de se repaître de ses proies. Elle vient comme je l’ai toujours imaginée, doucement, insidieusement, c’est d’abord une politique lointaine, puis de plus en plus proche. L’impression de pouvoir être épargné, que tout cela ne les touchera pas. Almah avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus pourrait être aryenne s’il le fallait. Ils ne sont même pas croyants, que peut-il bien leur arriver ? C’est la seconde partie du roman qui vient enclencher le début de leur périple, comment, pourquoi, ce sera à vous de le découvrir. Dans la troisième partie les voilà en terre dominicaine, une terre qui n’est pas la leur, dans un espace vierge où tout est à faire. Là ils pourront sans doute se bâtir une vie, fonder une société nouvelle où personne ne sera bannie et oublier qu’ils sont sur le territoire d’un dictateur qui enferme des centaines d’opposants politiques.

Je ne veux pas trop vous en dire mais tout ce périple et cette fuite a convoqué tellement d’images. Des images d’archives que j’ai vu défiler des centaines de fois sur les bancs de l’école et puis des images plus récentes de ces bateaux d’immigrés qui se pressent à nos portes et à qui on refuse ce que l’on a accordé hier.

« Le bruit court qu’un couple s’est suicidé. Je suis en train de me prendre d’une véritable détestation pour les Américains et leur arrogance. Comment eux, qui disposent d’un si grand territoire et de telles richesses, peuvent-ils maintenir une poignée d’émigrants à leur porte. N’ont-ils pas été des émigrants tous autant qu’ils sont ? N’ont-ils pas volé leurs terres aux tribus autochtones ? Et pourtant ils refusent de partager. »

La double narration est également un des éléments clés de son récit. La troisième personne, pour l’omniprésence, pour raconter des événements qui n’ont pas encore eu lieu, pour le contexte, pour le tableau d’ensemble. Et la première personne pour Wilhelm, pour ses pensées, ses carnets, qui vient se distiller dans le roman, plus réaliste, plus angoissé. J’ai aimé l’idée qu’une autrice ne prenne pas la plume d’une narratrice. Et pourtant Almah est toujours là, sublimée dans son rôle de femme, dans ses faiblesses, dans ses doutes mais aussi dans sa force. Elle qui paraît plus féroce que son mari. A travers ses yeux plein d’admiration c’est un personnage que l’on découvre auréolé de grâce. Wilhelm c’est aussi l’humanité. C’est la lâcheté. L’injustice. C’est la couardise et parfois même la traîtrise. C’est l’envie de bien faire, de vivre jusqu’au bout. C’est un personnage que j’ai énormément aimé, notamment et surtout pour ses faiblesses.

Pour autant, dans cette fresque romanesque, Catherine Bardon n’oublie pas l’essentiel : ce qui lie les êtres entre eux, ce qui les fait sourire, rire, envers et contre tout. Il y a une forme de poésie et de beauté insaisissable qui se dégage de son roman comme autant de plages de sable blanc ou le sourire des dominicains.

« Un cri d’excitation les a signalés. Immédiatement tout le monde se presse à la proue du navire: un couple de dauphins nage à l’étrave du bateau. Bientôt ils sont quatre, puis six. Ils tracent leur sillon dans l’écume blanche, sautent et cabriolent hardiment, s’éloignent puis reviennent dans un ballet de nageoires soigneusement orchestré. Puis c’est l’éclat d’argent d’un banc de poissons volants qui rasent l’eau. Dans mon bras Frederick est aux anges. Je suis submergé par une émotion d’enfant, un violent sentiment de bonheur me gonfle la poitrine. C’est incompréhensible, mais bien là. »

Cette impression d’en dire trop puis pas assez ne me quitte pas. 600 pages d’événements aussi tragiques qu’heureux c’est long, laborieux d’en faire une chronique. Alors je vais sans doute m’arrêter ici mais pas avant de vous avoir dit ce que ce roman m’a fait à moi, aujourd’hui, au commencement, un 11 novembre 2018. J’ai eu mal. Terriblement. Du haut de mes 21 ans. Non pas pour ce qui s’est passé hier même si je pourrais en vouloir à l’humanité tout entière ces gens là sont désormais morts. Mais parce que l’histoire est vouée à un éternel recommencement, moi qui croyais pourtant à la perfectibilité des Lumières me voilà obligée de croire que nous sommes voués au cycle éternel. Parce que ces pays qui ont refusé, à Evian en juillet 1938, d’accueillir les immigrants juifs, qui fuyaient la misère, la promesse de chambres à gaz, sont aujourd’hui ceux qui refusent aussi nos immigrés d’aujourd’hui qui fuient leur guerre, leurs dictateurs, et leur misère. Et que faisions nous en ce 11 novembre ? Nous commémorions leur mort. Pas la même guerre. Mais une commémoration pour tous les morts de ce début du 20e siècle. Dans moins d’un siècle nous commémorerons ceux d’aujourd’hui qui meurent à nos frontières.

En résumé

Un premier roman ambitieux qui claque et qui n’est pas sans rappeler une certaine actualité. Les Déracinés m’a complètement bouleversée et je ressors de cette lecture triste, mais aussi grandie. Grandie par cette histoire, par cette plume et par tout ce qui se lit entre les lignes. Catherine Bardon, rien qu’un seul mot, merci.

 

 

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