Fais de moi la colère de Vincent Villeminot

Fais moi de la colère je voulais le lire depuis l’annonce de la rentrée littéraire des éditions Les Escales. Il me donnait envie. M’attirait. Je l’ai eu en service presse numérique via Netgalley. Et puis j’ai attendu. Patienté. Encore et encore. J’en repoussais la lecture puisque j’en craignais la complexité. J’avais raison et j’avais tort. Merci aux éditions Les Escales de m’avoir permis de lire cette quête métaphorique, ce conte imaginaire, où l’amour et la haine se côtoient et où j’ai chassé, à l’intérieur de moi, ce greed qui hante les hommes.

Résumé Les Escales

Le jour où son père, pêcheur de longue date, se noie, Ismaëlle se retrouve seule.
Seule, vertigineusement, avec pour legs un métier d’homme et une chair de jeune fille.
Mais très vite, sur le lac franco-suisse, d’autres corps se mettent à flotter. Des morts nus, anonymes, par dizaines, par centaines, venus d’on ne sait où — remontés des profondeurs de la fosse. C’est en ces circonstances qu’Ismaëlle croisera Ezéchiel, fils d’un « Ogre » africain, qui a traversé les guerres du continent noir et vient sur ces rives affronter une Bête mystérieuse.

Fais de moi la colère est le récit halluciné, à deux voix, de leur rencontre, et de la partie de pêche qu’ils vont mener — échos lointains de Moby Dick. Une partie de pêche où le désir, la convoitise, le blanchiment, les génocides, sont autant de Léviathans. Mais où la joie, comme les larmes, pourra gonfler les ventres.

Mon avis

« Dès le premier regard, je t’ai désirée, Ismaëlle. Sur le champ. Comme une révélation. Peut-on aimer ainsi ? Dès le premier regard? Reconnaître une âme soeur ? Non, c’est la peau, d’abord, l’appétit. Ou une épiphanie. Peut-on aimer un jour ? Alors ? Sans ravages ? Sans appétits féroces ? »

Tous deux sont nés dans le sang. Non pas celui d’une naissance que l’on affronte comme un passage, mais comme un combat. Leurs dents invisibles, leurs membres, leurs corps ont déchiré le ventre de leur mère. L’un est le fils d’un dictateur africain, l’autre fille d’un pêcheur. L’un est noir, l’autre est blanche. Les deux reflets d’une même pièce. Ismaëlle arrive, avec sa joie de femme, son envie de remplir son ventre, d’amour, d’autres choses, ses appétits, ses désirs qui la dévorent. Ezéchiel cherche une échappatoire, une Bête mystique, Mammon, le greed, allégorie fantasmée d’un pêché originel et perpétuel. Tous deux se lancent à sa poursuite, dans leur ventre, dans leur chair, dans l’eau du Lac Léman, dans les lumières de la ville. Ils se racontent, se complètent, s’acharnent. Ils se soignent aussi.

« Sommes nous tous ainsi, habités par des monstres ? Sommes-nous encore des hommes et des femmes ? Sommes-nous pire que cela ou simplement cela ? »

Il y a dans leur récit comme une poésie, un conte antique, une épopée extraordinaire contre des léviathans, des monstres marins qui n’en sont pas, des créatures qui dévorent. Partout autour des centaines de cadavres. Le Lac Lémant comme un miroir de l’océan du monde, brumeux, ensanglanté, et toujours cette créature, métaphorique, immense, capable de les engloutir tout entier. Moby Dick revisité, Vincent Villeminot nous livre un récit hanté, parfaitement maîtrisé, à l’écriture difficile et singulière.

Ils sont deux. Deux à parler. D’abord Ismaëlle, qui se découvre et se redécouvre, elle et son « père-mort », elle et sa « mère-absence », femme, corps, sorcière. Désir. Mais femme d’abord. Avant tout. Qui voit les flammes danser dans le palais aux courants d’air et qui s’y rend avec tout son courage pour y rencontrer « l’Ogre », le « Nègre ». Elle m’a semblé plus proche, moins irréelle, un personnage à incarner, à contempler. Petit à petit leurs voix se mêlent, monologues ou dialogues, et à ses bonheurs fugaces, à sa joie presque enfantine, se lient la noirceur, les batailles et les guerres d’Ezéchiel. Matricide. Enfant-roi. Enfant-bâtard. Qui éventre les crocodiles dans les fosses, qui tient les manteaux des femmes que son père prend, dévore de l’intérieur, dans lesquels ils s’épand de tout son saoul jusqu’à les briser, qui devient le « Héros Nègre », qui a tué des démons et qui cherche à tuer le Monstre. A travers sa voix, à lui, se révèle un univers plus sombre, plus dangereux, plus concret aussi. Pour autant son langage se fait plus compliqué, plus métaphorique encore, et l’on doit chercher, encore et toujours les symboles et leurs sens.

« Les pêcheurs de corps. Les creuseurs de fosses. Les conducteurs d’engin, les pousseurs de pelles mécaniques qui retournent les corps. Les incinérateurs. Tous les petits métiers d’après le grand massacre… Vous les dissimulez. Inhumez. Brûlez. Vous labourez la terre pour enterrer vos morts. Nous, nous les épandions. Les morts jonchaient nos champs, nos socs les heurtaient. Dans les rizières, ailleurs, d’autres ont repiqué le nez neuf dans les os. Les génocides ressemblent à des actes agricoles. On laboure, on retourne, on épand – et c’est le corps humain qui nous sert d’engrais »

Les symboles. Ce roman en est pétri. Rien que par sa bête, Mammon : la richesse matérielle dans le Nouveau Testament, le Veau d’or dans la Torah, l’avarice dans la religion catholique. Cette avidité, ce greed qui nous ronge, nous laboure le ventre. Mais aussi par beaucoup d’autre. L’amour se fait euphorie, le Lac Lémant s’est transformé, le Palais des Courants d’air pillé, les banques, la neige… Tout fait sens et il faut parfois cherché, longtemps, pour comprendre. Ou pas. Se laisser porter par les sons, les mots, les phrases, qui sont parfois d’une beauté à couper le souffle. Une poésie.

Je ne dirais pas que sa lecture fut facile. En cela il est sans doute d’ailleurs difficile pour moi de parler de ce roman, pas sûre d’en avoir compris tous les sens, pas sûre d’en avoir envie non plus. Il faut parfois se laisser porter et c’est ce que j’ai fait. Beaucoup seront réfractaires à cette lecture et je les comprends tout à fait, mais si vous lui laissez une chance de vous emporter, peut-être, alors, pourrez vous voir la magie de sa prose.

En résumé

Fais de moi la colère est un récit qui se vit plus qu’il ne se lit, plus, d’ailleurs, qu’il ne se chronique. Et si moi j’en ai aimé la lecture, apprécié le sens, je ne saurais pas vous aiguiller. Avec lui c’est un saut dans l’inconnu, un plongeon aussi abstrait qu’allégorique avec pour Bête curieuse un Léviathan invisible, dévorant les vivants.

3 commentaires sur “Fais de moi la colère de Vincent Villeminot

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