Kraken d’Emiliano Pagani et Bruno Cannucciari

En ayant vu cette bande dessinée sur l’instagram de @chaquejourunebandedessinée je n’ai pas résisté et l’ai aussitôt demandée aux éditions Soleil qui ont accepté de me l’envoyer en service de presse. Et quelle splendeur ! Merci ❤

Mon résumé

Damien est le seul rescapé d’un naufrage ayant tué son frère aîné et plusieurs autres marins-pêcheurs du village de Selalgues. Quelques temps auparavant son père avait disparu dans des circonstances similaires. Le jeune garçon en est sûr, c’est le Kraken qui a déchiré sa famille et il s’investit d’une mission qui s’annonce périlleuse : tuer le monstre des abysses. Mais pour cela il lui faudrait de l’aide. Et qui de mieux placé que le célèbre présentateur télé Serge Dougarry, celui-là même qui a présenté une émission consacrée au Kraken et autres créatures de légendes ?

Dans ce village reculé où les mythes deviennent une croyance éternelle, il ne fait pas bon d’être différent, ni de commencer à fouiner… Le Kraken rôde, et les morts se multiplient. Comment réussir à l’en chasser ? Les monstres sont-ils toujours bien ceux auxquels on pense ?

Mon avis

« Le Kraken n’existe pas, les monstres marins n’existent pas, pas plus que les sirènes et tout le reste ! Seuls existent notre sens de la culpabilité et notre solitude ».

Cette bande dessinée explore les replis de l’inconscient humain pour comprendre d’où nous vient notre désir de croire en quelque chose. Depuis l’aube des temps, des légendes, des mythes, se multiplient, grandissent, meurent, changent au fil des civilisations. Mais là où ils sont les plus nombreux, les plus ancrés, ce sont les sociétés à l’écart de la civilisation moderne quoique, là encore, nos démons sont tout autre. Dans les villages reculés, les sociétés dites « primitives » ou encore celles gagnées par l’obscurantisme, les légendes font partie intégrante de leur quotidien, elles sont sources de malheur ou de bienfait, elles sont cathartiques, expiatrices. Les légendes prennent corps.

Dans le village de Selalgues, c’est le mythe du Kraken, initié par la famille maudite de Damien qui a pris le dessus. Le village se meurt. Les poissons se raréfient. Les cadavres d’enfants se multiplient, cette fois c’est sûr, le Kraken réclame son dû.

Outre cette toile de fond abyssale, sombre et poisseuse, s’étalent sur le devant de la scène des portraits de personnages maltraités par la vie, blessés, meurtris. Des portraits poignants, effrayants, douloureux. On sent, à travers eux, à travers cette angoisse sourde qu’ils dégagent que le pire est à venir…

Il y a Damien, l’enfant attardé, l’idiot du village, le baoul comme dirait Julie Estève dans Simple. Un enfant marginalisé pour avoir survécu, pour ne pas s’être intégré. Enfant maudit. Enfant du malheur. Ne lui reste au monde que sa mère, Adèle : traits tirets, corps flegmatique, yeux cernés. Adèle qui tente un coup de poker en convainquant un présentateur télé d’aider son fils, de sauver son fils qu’elle voit sombrer dans la folie. Serge Dougarry, en plein milieu d’un divorce, des cauchemars plein la tête, qui oscille entre cigarette, whisky et souvenirs de la noyade de son fils, cinq ans. Qui en est venu à détester la mer.

Et puis il y a les autres bien sûr : Janet, l’ex fiancé du frère aîné de Damien, mort en mer, seule dans ce village paumé, qui aimerait tant partir, échapper au Kraken qui peu à peu enroule ses tentacules autour de son corps ; Roger, le chef de la poissonnerie qui tente tant bien que mal de maintenir l’entreprise à flots, qui ne vire par Adèle par compassion, qui se bat, coûte que coûte ; et le village, qui est pour moi un personnage à part entière, véritable entité humaine qui se déplace, juge, pointe du doigt, qui lynche d’un regard, méprise d’une parole. Cette multitude rend cette bande dessinée d’autant plus sombre, tendue, oppressante. Comme une envie de se laver de cette couche indélébile de crasse humaine.

Parce qu’après tout, les légendes ne sont que cela : des mythes nés de la crasse des hommes, de leurs doutes et de leurs terreurs, de leurs sacrifices et de leurs souffrances, des mythes effrayants, gigantesques, qui prennent leurs racines dans le coeur de ceux qui les craignent.

« Le monstre, la force ancestrale qui détruira le village, c’est l’avidité de l’homme ! Les temps changent, Monsieur Dougarry, les monstres s’adaptent ! »

Kraken, me rappelle à bien des égards Fais de moi la colère de Vincent Villeminot, lu il y a à peine un ou deux jours. Un roman qui lui aussi faisait le parallèle entre des légendes, des chevauchées marines sur des créatures aquatiques qui n’en étaient pas, et l’avidité des hommes, Mammongreed. Aux côtés de Janet nous ouvrons nous aussi les yeux sur ce qui menace réellement le village des pêcheurs, bien loin d’une créature imaginaire, bien loin des croyances populaires des marins. Quelque chose de plus gros, de plus grand, de plus monstrueux : l’homme lui même.

« Au fond, chaque époque a ses monstres à qui on doit sacrifier sa propre innocence contre un peu d’espérance, non ? »

La fin, aussi inattendue soit-elle, nous fait réfléchir sur le sens même de nos croyances, de nos superstitions et ce qu’elles provoquent chez soi et les autres. Glaçantes, glauques, deux mots parfaits pour décrire ces dernières planches en point de suspension. Parfaits aussi pour s’appliquer aux dessins remarquables de Bruno Cannucciari en nuances de gris et de verts particulièrement propices à cette ambiance. Certaines planches m’ont littéralement bluffée, des fonds marins détaillés avec une précision d’orfèvre, des cauchemars effrayants, des glaçons qui s’entrechoquent dans un verre, îlots incertains d’une âme à la dérive, tandis que d’autres leur préféraient la brume matinale sur des eaux trop calmes, des cimetières de bateaux devenus tombaux et des personnages aux physiques rapiécés, tordus. En bonus, quelques illustrations clôturent le volume.

En résumé

Kraken explore les affres de l’âme humaine sous le prime de l’obscurantisme et des croyances aveugles. A travers des personnages à la dérive et une village au bord du chaos, Emiliano Pagani et Bruno Cannucciari livrent une bande dessinée glauque, glaçante, sombre, qui nous invite à réfléchir sur le sens même de la monstruosité et à son rapport avec l’humanité. Un thriller aux accents lovcraftien qui nous rappelle que les monstres ne se cachent pas toujours sous notre lit…

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