Les fureurs invisibles du coeur : petite perle de la rentrée littéraire

Les fureurs invisibles du coeur de John Boyne est le second roman que je lis de cet auteur, après le très célèbre Le garçon en pyjama rayé que j’avais étudié étant plus jeune. J’avais tellement entendu parler de cette sortie que je me suis empressée d’aller faire un tour sur Netgalley pour voir si les éditions JC Lattès l’avait mis à disposition des chroniqueurs… et je l’ai sollicité…et ils ont accepté. Et du fond du coeur, merci. 

Mon résumé

Dans ce premier roman de la rentrée littéraire, on y suit la vie de Cyril Avery sur près de trois quarts de siècle, de 1945 à 2015. Né en Irlande d’une fille-mère (une femme non mariée), Cyril est adopté par les Avery, un couple extravagant et riche qui, s’il ne blessera jamais le jeune homme, ne lui montrera pas l’amour dont un enfant a besoin. En besoin constant d’affection, Cyril rencontre alors Julian, le fils d’un avocat important.

Et il tombe amoureux. Or, il ne fait pas bon d’être homosexuel en Irlande et le jeune homme, puis plus tard l’adulte et enfin le vieil homme, devra pactiser avec la nuit pour satisfaire ses désirs.

De Dublin à Amsterdam en passant par New York nous suivrons avec horreur, joie et incrédulité, sa quête du bonheur et de son identité.

Mon avis

« Ensuite elle dut perdre connaissance, car le silence s’installa dans la pièce, jusqu’à ce qu’une minute plus tard, profitant du calme revenu, je me fraye un chemin avec mon corps minuscule jusqu’à la moquette crasseuse de l’appartement de Chatham Street, dans une mare gluante de sang et de placenta. »

Les quelques lignes qui précédent cette scène, la naissance de notre narrateur, Cyril Avery, sont peut-être celles qui m’ont le plus marquée, le plus choquée et pourtant… Les fureurs invisibles du coeur est un roman qui en impose tout du long, de la première à la dernière de ses 600 pages, de 1945 à 2015. John Boyne, auteur aujourd’hui reconnu, y narre les aventures de Cyril, un jeune homme plein de vie et de désir dans les années 60 en Irlande. Tout se serait sans doute très bien passé pour lui si sa vie avait été tranquille. S’il était né d’une femme mariée, s’il avait lui même aimé les filles et avait voué un culte à l’Eglise Catholique. Peut-être alors aurait-il pu aimer son pays, vivre en paix, aimer en paix, mourir en paix.

Mais Cyril est homosexuel. Il mettra du temps à s’en rendre compte, bien sûr, mettant ça sur le dos de son meilleur ami, terriblement attirant, essayant par tous les moyens possibles de s’en débarrasser, par l’absolution chrétienne ou médicale… Mais petit à petit cette notion s’installe, s’ancre, se fait réalité et il est obligé de sortir la nuit, de trouver son plaisir dans les toilettes, derrière les immeubles, dans la nuit noire pour ne voir ni les visages, ni les corps, mais surtout, pour ne pas être vus. Parce qu’être homosexuel est un crime, un acte innommable qui mène les hommes en enfer. Et si on réfléchit au fait que l’avortement a été légalisé en Irlande il y a seulement quelques mois…on se dit qu’elle a certainement encore énormément de chemin à faire (mais pas qu’elle) pour sortir des carcans catholiques qui l’ont enfermée, étriquée et qui ont fait de ce roman une lecture dure et impitoyable.

Cyril Avery est un personnage peu enviable, légèrement anti-héros sur les bords, qui s’enfonce dans les mensonges et les non-dits qui le rendent fragile et vulnérable. Toute sa vie sera entièrement faite de cela : de phrases qu’on ne dit pas pour ne pas blesser, heurter, choquer, de choses que l’on cache pour ne pas perdre une amitié, un regard tendre, une main tendue. Bien sûr il y a également des moments de bonheur, inattendus, (voire inespérés) comme sa rencontre avec Bastiaan, un jeune médecin qui lutte alors contre le Sida et ses ravages et qui partagera sa vie de longues années durant, ou encore Ignac qui déboulera auprès d’eux un soir de neige pour les dévaliser et qui sera finalement le fils qu’il n’a jamais eu. Ses voyages de Dublin à Amsterdam, puis à New York, qui vont colorer sa vie d’une drôle de manière. Mais il y a surtout une forme de regrets, de tristesse et d’amertume qui teinte l’ensemble de ce roman de pluie et de brume (parfaite couverture soit dit en passant), qui rendra Cyril aussi un peu plus cynique, plus distant, lui qui voit la légalisation du mariage pour tous au moment où le désir, toute comme la vie, le quitte.

Pourtant, je n’ai pas lâche une larme, et j’ai ris de certaines situations cocaces ou de discours invraisemblables. J’ai souri lorsque le jeune Cyril compare son sexe à celui de son ami Julian, alors âgé de 7 ans. J’ai compris un certain degré d’humour noir et de cynisme chez John Boyne quand ce n’était pas de l’ironie ou de la moquerie. J’ai raconté certaines scènes à des amis qui ont, eux aussi, rit de situations qui n’avaient pourtant rien de drôles mais qui nous paraissaient tellement éloignées, desuettes, que l’on ne pouvait s’empêcher de trouver cela absurde, voire grotesque que l’on ait pu croire à de telles choses. Bien sûr c’était un rire jaune, un rire gêné, parce qu’on sentait bien que nous tenions là, bien que romancé, bien que fictif, un genre de témoignage clé d’une époque que nous avons eu le bonheur de ne jamais connaître…

Et pourtant, n’y a t-il pas encore des personnes pour croire que les homosexuels sont à l’origine du SIDA ? N’y a t-il pas encore des personnes qui se sentent invincibles et qui couchent à droite à gauche ? N’y a t-il pas encore des femmes qui se font tuée, rejetée, détruire pour avoir aimé, désiré, enfanté ? N’y a t-il pas des homosexuels qui se font jeter dehors, tabasser, qui se prostituent pour survivre ? N’y a t-il pas dans ce roman, quelque chose de révoltant, quelque chose que l’on voudrait jeter au passé et qui pourtant, pourtant, est encore bien trop actuel ? 

En résumé

Ne vous attendez donc pas à un roman feel-good qui vous fera du bien, mais davantage à un roman juste et vrai qui vous fera mal, qui vous révoltera, qui vous transpercera. Même si le roman se termine par une touche de positivisme et de bonheur, je l’ai refermé avec le coeur lourd, parce que son réalisme m’a touchée, marquée, brutalisée parfois, enchantée aussi. Parce que John Boyne ne s’est pas contenté de raconter les frasques d’un homosexuel égaré, mais a tissé dans sa toile plein d’autres choses, les coutumes et politiques de l’Irlande, ses paysages, Dublin et ses cafés, son bigotisme et son étroitesse, le devoir de mémoire de la Seconde Guerre mondiale, le sort des femmes et des filles-mères, et le SIDA, cette maladie ayant fait des ravages et des milliers de morts imputée encore aujourd’hui par de nombreuses personnes aux homosexuels.

Les fureurs invisibles du coeur est long, dense, mais une fois refermé, je n’aurais pas enlevé une seule phrase, une seule page. Les éditions JC Lattès / Le Maque ont publié un grand roman.

Extrait

« Oh comme j’aimais le pouvoir que j’avais sur lui ! Le pouvoir que je sentais en moi ! Vous ne pouvez pas comprendre, mais c’est quelque chose dont toutes les filles se rendent compte à un moment donné dans leur vie, généralement vers quinze seize ans. Peut-être que maintenant, cela arrive encore plus tôt. Elles comprennent qu’elles ont plus de pouvoir que tous les hommes de la pièce réunis, parce que les hommes sont faibles, se laissent gouverner par leurs désirs et leur envie frénétique de posséder les femmes. Mais les femmes sont fortes. J’ai toujours pensé que si les femmes pouvaient mobiliser toutes ensemble le pouvoir qu’elles détiennent, elles dirigeraient le monde ».

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