Phalaina d’Alice Brière-Haquet

J’ai eu de nombreux coups de cœur chez cette maison d’édition et si celui-ci n’en est pas un, il présente toutes les qualités des romans du Rouergue : de la sensibilité et des sujets touchants, actuels, ici l’écologie et le rapport humain / nature. Pour en savoir plus il faut continuer à lire ^^

Résumé de l’éditeur

Hiver 1881, dans la campagne anglaise, à la lisière d’un bois, une enfant apparaît. Toute seule, perdue et à peine vêtue, ni les loups ni les températures glaciales n’ont eu raison d’elle. Impossible de savoir d’où elle vient ni où elle va. Elle ne parle pas et se contente de poser sur le monde ses grands yeux rouges. Il lui faudra pourtant le découvrir, car des hommes sont à ses trousses et creusent dans sa vie un sillon sanglant. Pour les stopper, elle devra s’arrêter, se retourner et retrouver ses origines : l’un des secrets les mieux gardés de l’humanité…

Mon avis

Phalaina est un roman très étrange, avec une héroïne encore plus étrange. On dit qu’elle a les yeux rouges et qu’elle pourrait être fille du Malin, que sa peau est pâle et ses cheveux encore plus. On dit que le jour où elle ressortit d’un accident de voiture, elle en ressortit sans une égratignure, suivant joyeusement des papillons dans leur sillage. On dit que les hommes qui la suivirent n’aperçurent pas la chrysalide qui s’était formée dans un buisson. Ce sont les premières pages du roman et on dit déjà beaucoup de choses, comme si c’était l’héroïne d’un conte fantastique dont on devrait craindre la suite, à l’instar d’un petit chaperon rouge trop curieux. L’héroïne a désormais un nom, elle s’appelle Manon, parce qu’elle aura le pouvoir de dire « non ».

Son point de vue n’est pas le seul auquel nous devrons faire face. A celui-ci s’ajoute celui de Jalibert, enquêteur émérite qui semble cacher son dessein, Miss Humphrey, soeur du défunt Monsieur Humphrey qui n’a pour elle que son embonpoint et sa détermination à s’élever, John, ancien assistant de Monsieur Humphrey dont les rêves de grandeur sont insatiables, Llbn, personnage aussi étrange que Manon au nom imprononçable, et enfin Molly, extravagante et enthousiaste, un personnage plein de douceur qui recueillera notre petite Manon avec beaucoup de tendresse. A cette multiplicité, s’ajoutent également des lettres de feu Mr Humphrey envoyées à son « cher Charles » dont nous ne comprendrons l’identité que plus tard. C’est à travers son point de vue surtout que nous commençons à percer le mystère de Manon, ses origines, et les étranges pouvoirs ou phénomènes qui gravitent autour d’elle.

Prenant place en pleine révolution industrielle en Angleterre, c’est une réflexion sur l’évolution des phalènes de bouleau (papillon à l’origine clair puis devenant de plus en plus foncés pour se fondre dans leur environnement pollué) qui m’a véritablement fait comprendre à quelle époque on se situait. Ça plus le fait que Darwin soit un contemporain de nos personnages. J’ai beaucoup apprécié comment l’autrice avait abordé cette période historique, à travers le prisme de la science et du progrès ainsi que leur dangerosité. D’ailleurs ce n’est pas tant les personnages, auxquels on ne s’attache guère à part celui de Molly, qui fait la richesse de cette histoire mais bien toutes les leçons que l’on peut y puiser, les morales à en tirer, à l’instar des contes d’autrefois qui se faisaient figures d’apprentissage.

Ainsi ici, Alice Brière-Hacquet pose la question du progrès face à l’éthique : faut-il continuer à torturer, épingler, défigurer, des animaux au profit de la science ? faut-il continuer de croire qu’ils ne ressentent rien, n’ont aucune conscience et aucune intelligence ? A travers le laboratoire des Humphrey c’est une véritable extrapolation à l’échelle planétaire qui s’opère. Elle pose aussi la question de nos connaissances, la façon dont nous pensons avec une certitude inébranlable tout connaître alors que tous les jours l’homme découvre ou redécouvre la vie sur Terre. A travers l’idée d’une branche voisine mais oubliée et invisible aux hommes, elle revient aussi sur les mythes et légendes qui ont toujours habité notre monde et lui rend un peu de sa magie.

« Tu as été l’un des premiers à critiquer la vivisection, en homme de coeur et de raison. J’ai mis du temps à te comprendre, à te soutenir, à te suivre. Pourquoi ? Quel mécanisme nous rend donc insensibles à la souffrance d’autrui ? Nul ne fait le mal par plaisir, et c’est dans l’espoir de progèrs que nous avons commencé à utiliser les animaux en laboratoire… Progrès pour quoi, pour qui, et à quel prix ? 90% des tests qui ont passé la barre animale se révèlent inefficaces sur les humains. Mais la logique s’est emballée, l’habitude a pris le dessus, des lois viennent graver la barbarie dans le marbre. (…) L’horreur est devenue un système : du simple étudiant réalisant ses premières dissections au plus grand savant publiant des articles nourris de chiffres, toute la recherche repose aujourd’hui sur un bain de sang. »

La plume est parfois franchement anachronique, le « parlons franco » de Jalibert m’ayant fortement surprise p. 152, tantôt poétique, tantôt révoltée comme à travers les lettres de Mr. Humphrey. Mais aussi bourrée d’humour surtout avec Manon qui semble poser un regard totalement neuf sur le monde ce qui nous le rend franchement ahurissant et tordant (parfois de façon critique, parfois de façon purement humoristique).

« La miss avala sa fumée de travers et fut prise d’une toux monumentale, impressionnante. La petite regarda cette femme dragon et la fumée qui en sortait avec des yeux ronds. »

J’ai donc aimé énormément de choses dans ce roman même si je reste sur ma faim, m’attendant à l’apprécier davantage et à trouver en Manon une héroïne un peu plus intéressante. A l’instar d’Arthur de @ladoaccroauxlivres avec qui j’ai fait cette lecture, je pense que ce roman aura du mal à trouver son public si on ne l’y aide pas. Alors, bibliothécaires, professeurs, j’espère que vous saurez vous en emparer pour en faire profiter les adolescents !

En résumé

Phalaina est un conte moderne, qui, sous ses couvert de fantastique, propose une critique délicieuse et vive de la soi disant suprématie des hommes sur la nature qui l’entoure. Prenant place dans une Angleterre en pleine industrialisation on y croise progrès, science et un certain Darwin. Un roman étrange et surprenant que j’ai pris grand plaisir à découvrir malgré des personnages auxquels je n’ai pas réussi à m’attacher.

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