Je suis ta nuit de Loïc Le Borgne

Beaucoup d’entre vous l’auront peut-être lu alors que vous étiez jeunes. Une amie m’a même dit qu’elle l’avait trouvé « terrifiant » et qu’il l’avait limite « traumatisée ». Il est vrai que ce roman n’est pas forcément à mettre entre toutes les mains adolescentes, mais il peut indéniablement plaire à un très large public. Beaucoup lui reproche la ressemblance avec Ça de King, mais j’y vois plutôt un hommage, à l’image de Stranger Things qui reprend énormément de codes de ces romans d’horreur des années 80.

Mon résumé

Duaraz, en Bretagne, été 80. Ils sont six enfants : Maël, Pierre, Mélanie, Francis-Emmanuel, Sébastien et Karl. Six enfants à jouer au casse bouteille près d’un wagon abandonné et à trouver le cadavre d’un homme mutilé, sans lèvres, sans sexe et sans doigts. Pour eux c’est le début d’une longue descente aux enfers, où l’innocence de l’enfance peine à les maintenir dans la lumière alors que l’obscurité leur tend les mains. Peu à peu, des événements inexpliqués s’emparent de leur petite ville de Bretagne et entre les rires, l’école et les escapades à vélo, il leur faudra avoir le cœur bien accroché et croire. Coûte que coûte.

Mon avis

Mais quelle belle idée ont eu les éditions ActuSF en republiant ce roman de 2010. Avec tout l’enthousiasme autour des adaptations des romans de King et le succès de la série Stranger Things, celui-ci s’inscrit de nouveau avec brio dans l’air contemporain et les frissons que les adolescents recherchent. Un livre coup de cœur dont j’ai envie de parler en long, en large et en travers. J’espère que je ne vous perdrai pas en cours de route 😉

Pour parler de ce roman, il faut sans doute commencer par planter le décor de ce petit village de Duaraz, fac similé de Betton, en Ille et Vilaine, non loin de Rennes. Une petite bourgade qui a poussé telle quelle, où tout le monde se connaît ou presque mais où il reste encore quelques lieux à explorer, des ruines à trouver, et une église telle une tour de Pise ou l’une des Tours Jumelles comme le révélera l’auteur sur son blog. Mais plus que tout c’est une petite ville bretonne, au coeur des mythes et légendes qui peuplent cette contrée que j’affectionne tant, dont la légende du Bohomme nuit, croque mitaine locale, l’équivalent du Père Fouettard. « Si tu n’es pas sage, le Bonhomme nuit viendra t’emporter ». Voilà pour le décor.

« La vie au grand ère était très tendance en cette ère post-hippie. Mieux valait l’odeur des cochons que celle des pots d’échappement, les bouses de vache que les merdes de chien sur les trottoirs, disaient les écolos du coin. On était tous d’accord avec ça, d’autant que les bouses de vache font de plus gros projectiles que les déjections canines. »

Ensuite vous prenez une petite bande d’amis d’enfance des années 80 avec Star Wars, ou Albator en arrière plan, Big Jim et Action Joe entre les mains et Patti Smith en bande sonore. Et puis des vélos, voire même un vélo rouge pour que la ressemblance avec King se fasse un peu ressentir. Une bande de potes donc, de onze ou douze ans, soudés par le nouvel arrivant, Mäel Dulac, des airs ombrageux mais l’air de savoir commander. Des enfants toujours là pour s’entraider, imaginer des univers entiers avec leurs yeux étonnés, et oscillant sans cesse entre le rire et la moquerie, les éclats et les larmes. Et puis les bêtises aussi. Les rires qu’on étouffe pendant les sermons à la messe sous les yeux irrités du prêtre, mais pas trop parce que ça fait quand même un peu d’animation. Les bouteilles qu’on casse pour s’amuser. Les baisers que l’on vole pour jouer.

« Pendant une seconde, on s’est regardés avec des yeux ronds, notre bouteille dans une main – je tenais une canette d’Orangina, reconnaissable à son gros cul – et le caillou dans une autre.
On formait un joli demi-cercle entre le wagon et le stade, Mélanie au milieu, un peu en retrait.
Dégommer une bouteille au vol, c’était pas un truc fastoche.
En dégommer deux, c’était digne de Thierry la Fronde ».

Et pour finir, une ambiance étonnante, progressivement flippante, oscillant entre creepy, glauque et carrément dingue. Commencez par des cloches de Pâques noires qui larguent des trucs pas sympas derrière l’église et que le petit frère peut « voir », continuez avec un cadavre mutilé, puis des animaux devenus fous, et tout un tas d’accidents pas franchement sympas. Mâtinez tout cela d’une bonne dose de fantastique (mais en est-ce vraiment ?), d’un gros brin de folie, et saupoudrez de sang, de meurtre et de ténèbres. J’ai adoré de bout en bout. Même si c’était sombre, même si ça peut faire flipper, même si parfois c’est presque dérangeant. J’ai deviné certaines choses aussi, mais pas tout, me laissant surprendre par ce mélange de fantastique et d’horreur qui ne s’éloignait pourtant jamais vraiment du réalisme terrifiant de l’humanité

« Quelques herbes jaunes et des arbustes rabougris tentaient de survivre entre les blocs. Je voyais, en bas, les toits des maisons, dont celle du dentiste, qui bordaient la chaussée.
Le soleil froid n’illuminait pas la rue.
Jusqu’à l’horizon, le monde avait basculé dans l’ombre. »

L’ensemble du roman est raconté par Pierre, qui, alors que son fils fait face à la mort d’une de ses amies, sent remonter des souvenirs sombres de son enfance. L’histoire du Bonhomme Nuit et de sa bande d’amis qui ont dû faire face à des choses horribles bien trop tôt. Alors il la raconte, avec un recul qui fait un peu du bien, on sent le rire, la joie, l’ironie alors qu’il se remémore certains moments mais aussi la terreur quand ils deviennent insoutenables. L’écriture est très bien dosée. Certain.e.s l’ont trouvé trop juvénile mais moi absolument pas, au contraire. Le juste milieu que l’auteur a trouvé entre la voix de cet enfant de onze ans toujours coincé à l’intérieur de cette homme désormais mûr, est PAR-FAIT.

Le mélange des genres peut sembler brouillon si on cherche à tout prix à catégoriser, classer, lisser un roman finalement très complexe à destination des adolescents et plus encore. Je pense que c’est ce qui permet aussi à ce genre d’histoire d’avoir un impact sur son lecteur sans être traumatisante, et sans prendre non plus, les enfants pour des êtres fragiles et innocents à préserver de la noirceur du monde. Je suis ta nuit en dit un peu, des choses horribles, atroces, des choses qui ne devraient jamais arriver mais qui arrivent tout de même. Je n’en dirais pas plus, ce serait spoiler cette fin que j’ai trouvé très bien, très belle, et qui m’a fait pleurer aussi.

« Tu n’es pas encore levé, Tristan, et pour une fois ta grasse matinée ne va pas m’irriter. Je n’ai pas tout à fait terminé. Alors que les rayons du soleil filtrent entre les volets du bureau, je m’interroge encore. Tu voudras peut-être comprendre aussi. les jeunes gens aiment les réponses claires. Souviens-toi cependant de ton enfance, qui n’est pas si lointaine. En ce temps-là, la magie et le mystère nous suffisaient. « On ne saura jamais » était une réponse aussi valable qu’une autre face à l’étrangeté du monde…
Mais j’ai vieilli, et mes pensées tournent en spirales, morbides.
Le Bonhomme Nuit a t-il existé ? »

Que pourrais-je dire d’autre si ce n’est que c’est un coup de coeur énorme, immense, et assez surprenant ? Peut-être devrais-je préciser que ce roman n’est pas nécessairement à mettre entre toutes les mains mais quand on parle de meurtres atroces et d’horreur, je suppose qu’on le sait déjà.

En résumé

Je suis ta nuit est un roman époustouflant, mélangeant avec une rare élégance les genres de l’horreur et du fantastique tout en se raccrochant à un réalisme parfois terrifiant. Tout rappelle à la fois la lumière et les ténèbres de l’humanité et la façon dont les hommes s’y noient parfois, avec un merveilleux sens de la mise en scène et de la métaphore. Du fantastique, de l’horreur, une bande d’amis, des vélos qui grincent et des lampes torches sabres lasers, de quoi former un coup de cœur génialissime. Ais-je oublié de dire que je le conseillais à 20000% ?

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