Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard

Bon… on va pas se mentir, ce roman vous devez sans doute en avoir entendu parler. Il est sur toutes les bouches, il est même épuisé sur le site de l’éditeur, il est passé par Le Point, Le Figaro, Livres Hebdo, et le très redouté ONPC, je vous le donne dans le mille (en même temps y avait le titre) : Il est juste que les forts soient frappés de Thibault Bérard. On se retrouve après le résumé !

Résumé éditeur

Lorsque Sarah rencontre Théo, c’est un choc amoureux. Elle, l’écorchée vive, la punkette qui ne s’autorisait ni le romantisme ni la légèreté, se plaisant à prédire que la Faucheuse la rappellerait avant ses 40 ans, va se laisser convaincre de son droit au bonheur par ce fou de Capra et de Fellini.

Dans le tintamarre joyeux de leur jeunesse, de leurs amis et de leurs passions naît Simon. Puis, Sarah tombe enceinte d’une petite fille. Mais très vite, comme si leur bonheur avait provoqué la colère de l’univers, à l’euphorie de cette grossesse se substituent la peur et l’incertitude tandis que les médecins détectent à Sarah un cancer qui progresse à une vitesse alarmante. Chaque minute compte pour la sauver.

Le couple se lance alors à corps perdu dans un long combat, refusant de sombrer dans le désespoir.

Un récit d’une légèreté et d’une grâce bouleversantes, entre rire et larmes, dont on ressort empreint de gratitude devant la puissance redoutable du bonheur.

Mon avis

J’ai bien envie de vous dire que c’est un roman qui frappe mais ce serait carrément redondant. Tout comme les termes « coups de poing », « coup magistral », « une claque renversante » et autre « gifle littéraire ». Quoique tout ceci serait parfaitement juste et acceptable. Alors avant de placer des grands mots et des grands adjectifs, je vais vous livrer mon ressenti, à fleur de peau, comme vous en avez à peu près tous l’habitude (si ce n’est que là il y a eu larmes – quatre fois – et rires – trois fois – sans compter les multiples sourires et arrachages de petits bouts de lèvres).

« Les larmes sortent. Putain, elles jaillissent carrément, j’ai les joues trempées en un rien de temps, mes poings sont si crispés que je tremble de partout. J’ai l’impression de n’être qu’un long sanglot qui déborde. »

Le roman s’ouvre sur Sarah. Une femme, 42 ans, qui commence par nous dire que non, elle ne sait rien de la mort, qu’elle est un peu comme une méduse, là, tout de suite, et qu’elle peut voyager à travers la conscience des gens qui l’ont aimée, à commencer par ses propres souvenirs et ceux de Théo, l’amour de sa vie. Ou de sa mort. Voilà. En un seul chapitre, Thibault Bérard nous pousse la commissure des lèvres et on sait : oui ce roman sera dramatique, touchant, escamotant, mais il sera aussi drôle, cynique et plein d’amour. Surtout d’amour. Parce que cette maîtrise du texte, de la virgule, de la touche d’humour dans la « force noire », des blagues lancées à la mort, cet auteur-éditeur-papa poule (si si je suis sûre) en essaime à toutes les pages. Et ça fait du bien. Ça soulage. Ça défait un peu la boule qui commence petit à petit à se former dans mon ventre.

« Moineau » c’est moi. Si ça c’est pas cul-cul à mort, je ne sais pas ce qu’il vous faut. Sauf qu’au bout d’un an de vie commune, j’en suis venue, non seulement à accepter ce surnom débile, mais même à lui en trouver un. « Lutin. » Voilà voilà. Lutin et Moineau sont dans un bateau. Je vous emmerde, je fais ce que je veux, c’était mon tour d’être heureuse. »

Alors voilà. On suit son aventure à travers son regard, lumineux, tendre, sur ce que fut son couple, sa famille, son histoire. On la voit, jeune, « punkette », courant après une liberté ou un je ne sais quoi qui la ferait se sentir vivante. On la voit femme, remuant ses cheveux, tombant dans une baignoire rempli d’eau pour un poisson rouge (mais où est passé ce foutu poisson ?), posant ses yeux dans ceux de Théo, encore si adolescent dans son corps d’adulte. Et c’est ce regard là, plus que les larmes, plus que la peur, plus que la douleur, qui m’ont souvent arraché des larmes. Cette tendresse presque palpable qui vient d’une femme si forte, si grande. En voilà un personnage si parfaitement bien incarné. Puis on la voit mère.

« Evidemment qu’il est idiot, ce souvenir. Evidemment qu’il y a mille autres histoires en moi (pour l’instant encore, encore en moi) que j’aurais pu choisir pour chanter l’insouciance de la vie qui est merveille, et l’oublie des ombres de la nuit. Seulement, je ne sais pas, j’aime nous revoir tous les trois, deux titubants et l’un endormi, deux frigorifiés et l’un blotti, errant dans un grand labyrinthe nocturne et beau, vieilles pierres et clapotis des canaux. A ce moment-là, il n’y avait pas un souffle de vent. »

Je m’attendais à ce que ce soit là. Le moment de bascule. Mais non, la bulle de bonheur pur, un peu épuisante, continue son bonhomme de chemin. Jusqu’à la seconde grossesse. Jusqu’à un mot, attaché à son cœur-poitrine : cancer. Alors commence le combat. A grands coups de grenades, de larmes refoulées pour l’un, de sourires hésitants pour l’autre, mais toujours entre les deux, leur force invincible. A deux, ils sont lumineux, fougueux, si plein de vie. Et ça rend le roman presque magique. Ça a des allures « d’aventure extra-ordinaire ». Au delà du pathos que l’on ressent indubitablement, (allez parler de la mort sans verser un peu dans le dramatique, je demande à voir), il y a ce côté un peu fou de Théo qui porte, qui pousse, qui se tient droit et fort devant Sarah. Ce qu’il y a de tendre dans ce roman, c’est qu’il pardonne aussi. Même s’il n’y a rien à pardonner. Il y a une forme de rédemption*.

Et puis il montre tout. Les radios, les biopsies, le corps qui change, le désir de garder le sourire, les amis autour dans la chambre d’hôpital pour le 31, le « bonne santé » au bord des lèvres, la joie, l’espoir, la douleur, les jambes qui ploient, et la fatigue qui s’accumule jusqu’à l’épuisement, la rage, et les poings dans les murs. Il montre la vie. Et ça c’est quelque chose d’extraordinaire. Qu’un roman dicté par une morte soit aussi plein de vie.

Et cela tient surtout au ton du récit. A celui que Thibault a su insuffler, partout. Ces petites bulles de paillettes, de bonheur, de moments arrachés et ces rires d’enfants aussi, qui sauvent tout et tout le monde. Je ne connais pas l’histoire de l’auteur, après tout je ne le connais qu’en tant qu’éditeur des merveilleuses pépites exprim’ de Sarbacane mais il y a dans ce roman quelque chose de lui. Peut-être tout. Il y a de sa fatigue, il y a de sa peur, il y a de sa douleur. Et puis il y a aussi de ses sourires, de ses enfants, de ses amis. De sa vie en somme. Le tour de force est d’y mettre assez de distance pour que son roman soit universel. Et c’est parfaitement bien réussi.

En résumé

Oui, Il est juste que les forts soient frappés est un roman. Mais il va aussi au delà de cela. Quand une histoire te touche autant, te force à fermer les yeux, t’oblige à les rouvrir, te tord le ventre, t’arrache des rires, t’escamote le cœur pour mieux te donner envie d’aimer, de sourire, de croquer la vie, peut-on seulement encore parler de roman ? Un coup de cœur, obviously.

 

* il y avait une petite étoile à « rédemption » dans le texte. Je vous explique pourquoi.

Le cancer, « cette flaque noire », cette chose qui grouille et qui s’accroche à ton corps, ma grand mère l’a eu. Une première fois, cancer du sein, on lui enlève et on l’a dit guérie. Moi j’ai toujours trouver ça étrange, ce corps un peu lâche et cette poitrine qui n’en était plus une. Mais elle avait le regard clair, un humour à couper au couteau et elle détenait une forme de « vérité ». Celle qui avait vu passer la mort de prêt et qui s’en était sortie. Je crois que je n’étais même pas née quand elle l’a eu. Je ne sais pas, on ne parle pas vraiment de cela dans ma famille. Et puis je faisais mes études supérieures quand elle l’a eu de nouveau. Autre sein, je crois (je vous l’ai dit on en parle pas).

Elle a renfilé ses gants de boxe, et elle est repartie au combat, avec la force de ses soixante ans. On s’appelait souvent, je lui parlais des garçons, elle me demandait des nouvelles de mon père « alors il a rencontré quelqu’un d’autre ? il se remet du divorce ? », de mon frère « bon j’espère qu’il va enfin rencontrer quelqu’un », de ma soeur « elle est encore jeune mais si elle a quelqu’un tu me le dirais » ? Je ne comprenais pas, et puis mon frère et ma sœur ça les agaçait profondément qu’elle pose sans arrêt les mêmes questions. Elle voulait juste que ne soyons pas seuls. Quatre malheureuses petites heures de route nous séparaient toutes les deux. Mais on parlait, deux heures, trois heures… Jusqu’au jour où elle me l’a dit « tu sais nenette, je crois que cette fois-ci le combat va s’arrêter. J’en peux plus. De mon corps, et de ces médecins, de ne plus pouvoir rien faire toute seule ». Je me souviens avoir serré le téléphone, à m’en péter les phalanges et avoir répondu un vague « Mmh. » Et elle qui me demande, d’une voix que je n’avais jamais entendu venant d’elle : « tu m’en veux ? ». Alors moi aussi j’ai enfilé mes gants de boxe, j’ai redressé le dos, et le regard fixé sur un bouquin qui dépassait de mon bureau j’ai dit « Non. Je ne t’en veux pas. » Et on a parlé d’autres choses. Et puis les médecins ont appelé : vite il faut venir, il n’y en a plus pour longtemps. Sauf que je n’ai pas pu venir. J’étais coincée. Mon père, mon frère, ma sœur, ils y étaient. Et mes cousins. Tout le monde. Et puis c’était fini. Mais finalement je ne l’avais pas revu depuis un peu plus de cinq ans. Et je n’en avais même pas éprouvé le désir. Je n’avais pas revu son regard clair, son corps lasse. Je n’avais pas serré sa main. Je ne lui avais pas dit merci pour tout et n’importe quoi. Je n’avais pas été .

Alors il y a eu la cérémonie. J’ai écrit des trucs sur un cercueil de bois, avant qu’il ne se fasse incinéré avec elle. Et je suis allée dehors, j’avais besoin de balancer ma main dans quelque chose, mais il n’y avait rien, que des arbres, des tombes et des fleurs. J’ai cassé des branches. Et je me rends compte que depuis ce jour, je m’en suis voulue. Vraiment. De toutes mes forces. Et que ce roman-ci c’est ma rédemption à moi. Même si ça paraît bête et un peu insensé. Même si ce n’est pas forcément son but (mais quel est le but d’un roman si ce n’est de provoquer quelque chose). Même si oui, là, je verse carrément dans le pathos et le drame, c’est ma rédemption parce qu’il parle de bonheur, de joie qui pétille, de rires au milieu des larmes. Et que tout cela je l’ai eu et que je l’ai encore plus aujourd’hui. Et qu’on l’a eu ensemble avec force.

Alors, si tu passes un petit peu par là Thibault, merci. Vraiment.

Et mamie je t’aime.

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