Passing Strange d’Ellen Klages

Après de multiples péripéties, à moi les services de presse de décembre d’ActuSF. Et ça tombe bien parce qu’à l’approche du 14 février, parler d’amour n’est pas une mauvaise chose. Surtout pour parler de ce genre d’amour quasi shakespearien défiant le temps, l’espace et les conventions.

Résumé éditeur

San Francisco, 1940. Six femmes, avocate, artiste ou scientifique, choisissent d’assumer librement leurs vies et leur homosexualité dans une société dominée par les hommes. Elles essayent de faire plier la ville des brumes par la force de leurs désirs… ou par celle de l’ori-kami. Mais en science comme en magie, il y a toujours un prix à payer quand la réalité reprend ses droits.

Mon avis

Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais, mais certainement pas à quelque chose d’aussi tendre et doux, ni d’aussi peu surnaturel. Il faut dire que quand on m’annonce que des femmes essayent de faire « plier la ville des brumes par la force de leurs désirs », je m’attends à énormément de magie, une sororité unie par des liens indéfectibles, et beaucoup beaucoup de courage. A bien y réfléchir il s’agit effectivement de ce que j’ai lu..en beaucoup plus sensible, beaucoup plus beau, beaucoup plus intrigant.

San Francisco, 1940. Une ville célèbre, cosmopolite et qui a une certaine époque abritait l’une des plus grandes communautés LGBT au monde. Dans Chinatown, loin des regards trop poudrés de la petite bourgeoisie, tentent de s’épanouir des milliers de personnes, dont des femmes, aux amours interdites. Les combats d’hier sont les mêmes qu’aujourd’hui. Un léger pas de côté et on peut toujours observer le même mépris d’un côté, et la même rage de vivre de l’autre. Pourtant dans le texte d’Ellen Klages, aucune revendication revancharde, pas de haine ni trop de colère, juste des femmes qui tentent de vivre leur vie comme elles l’entendent entre sexisme, machisme et homophobie.

« Si l’une d’elles avait été un homme, elle aurait pris Emily dans ses bras. Deux amoureux s’enlaçant dans le couchant, les gens auraient sans doute trouvé cela charmant. Mais ce n’était pas pour elles. Au lieu de ça, ils détourneraient le regard, dégoûtés. Il fallait qu’elle se contente d’un simple signe de tête et d’un sourire timide »

Six femmes donc, aux caractères bien trempés, avec cette bravoure mêlant ironie et sourire crispé. Six femmes qui se réunissent pour discuter philosophie, droit, art, magie et sciences. Une amitié indéfectible, neuve ou ancienne, qui les lie les unes aux autres. De l’amour pour certaines d’entre elles. De la tendresse pour d’autres. Six, c’est bien suffisant pour tenir la barque et défier les lois de la rationalité. Et de la légalité.

En embarquant dans cette histoire, c’est une ville pleine de lumière, de rues changeantes, résonantes de jazz que vous découvrez, autant qu’une histoire d’amour éclatante et lumineuse entre une chanteuse et une peintre. Alors qu’Emily englobe le monde et donne une profondeur étrange aux chansons des plus grands chanteurs de jazz, Haskel dessine les couvertures de pulp frisant avec la pornographie. La première est déshéritée, la seconde connaît aussi bien Frida pour qui elle a posé que Diego, son mari. L’une est plutôt rayonnante et timide, l’autre plus sombre et ironique. Pourtant tout cela n’est ni romantique à souhait, ni chiant à mourir. Non, avec l’écriture d’Ellen Klages ça a des airs de magie, des allures de géographie sociétale et des petites notes de cartographie du cœur.

Finalement, si le fantastique n’est pas le centre de ce récit, on le retrouve par petites touches ici ou là, à travers le pouvoir de Franny de redessiner l’espace temps avec les ori-kamis (dont on comprend mieux le fonctionnement dans la nouvelle Caligo Lane) mais aussi, peut-être, à travers le regard que l’autrice porte sur cette époque d’avant-guerre ; celui d’Emily sur la Foire Internationale qu’elle compare allègrement à Oz ; ou encore le petit tour de magie, plein d’humour, que Polly jouera aussi bien à Marty Blake, qu’à nous autres, pauvres lecteurs.

En résumé

Tout en tension, en douceur et en finesse, Ellen Klages revisite aussi bien le San Francisco d’avant-guerre que le genre du fantastique, avec une novella étonnante et touchante. A travers le portrait de six femmes hautes en couleur, c’est celui des lesbiennes de l’Amérique des années 40 qu’elle retrace, entre détermination, courage et revendication. Et parce que ces droits ne sont toujours pas respectés, ni établis dans toutes les régions du monde, cela fait de Passing Strange un roman nécessaire, figure de proue d’un mouvement plus grand visant à promouvoir et défendre les minorités sexuelles dans la littérature de genre.

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