Je serai vivante de Nastasia Rugani

Parce que j’ai adoré Milly Vodovic, il me faut désormais lire les nouveautés de Nastasia, alors si en plus elle me les envoie dédicacées, je ne peux pas faire l’impasse dessus, vous comprenez ? Pourtant, j’ai pris tout mon temps avant de le lire, et j’espère qu’elle me pardonnera de ne pas en avoir parlé plus tôt. Il faut dire qu’avec ce titre, les premiers mots, on sait pertinemment que cette lecture sera dure, choquante, troublante. Nécessaire aussi. Une parole qui se libère et que vous ne pourrez pas faire taire.

« Depuis que je suis entrée dans votre bureau étriquée, Monsieur l’officier, vous attendez une jupe en lambeaux, du sang sous les ongles et des témoins. Je crois que vous auriez préféré une foule rugissante devant mon corps dévoré par des chiens haineux ; leurs babines rosies de moi : mes os à vos pieds. Des preuves à récolter. Un viol à voir. Moi, j’aurais préféré ne jamais me rendre sous le cerisier, il y a trois mois, en avril dernier »

Une jeune fille assise dans le bureau d’un officier de police doit raconter ce qu’elle a vécu. Raconter son viol. De nouveau raconter l’amour qui a précédé, puis la violence. Le silence. Le « non » qui n’est pas sorti, à moins que si ? Le mutisme. Redire encore et encore pourquoi elle n’a pas crié, pourquoi elle n’est pas venue plus tôt. Oui, les questions sont incessantes et les mots si durs à sortir. Dans ce huis clos angoissant, elle doit se souvenir, ramener à la vie sa propre mort sous les branches. Se sentir de nouveau sale.

Dans ce titre « je serai vivante », il y a déjà tout de ce livre. L’idée d’une chute. L’idée d’une colère. L’idée de quelqu’un qui redresse la tête et affronte votre regard. L’idée d’une mort qui s’accroche et à laquelle on refuse de céder. Je serai vivante. Je me battrai. Je refuse de vous laisser, monsieur l’officier, m’abattre de vos mots désincarnés et violents.

Dès les premières pages, j’ai commencé à le lire à voix haute. Les phrases avaient un rythme, une intensité, qui demandaient la parole. Qui demandaient de grincer des dents, de les observer dégringoler en dehors de ma bouche comme une revanche. Oui, j’imaginais le monologue intérieur, extérieur de cette femme, sous le feu d’un projecteur judiciaire.

Je n’ai pas pu continuer parce que je n’étais pas seule et qu’au bout d’une trentaine de pages lues de cette voix implacable qui ne demande qu’à s’exprimer, je dois dire que j’avais aussi besoin de le lire de l’intérieur de moi. Depuis le trou dans mon ventre creusé un après-midi dans un stade. Depuis la petite femme en moi, touchée, insultée, agressée. Depuis mon intimité. Depuis.

Il n’y a pas un seul texte en trop à ce sujet. Pas un seul texte qui ne vaille pas la peine d’être écrit, lu, défendu. Parce qu’à travers tous ces livres ce sont des milliers de vies humaines bafouées, niées, transpercées. Des milliers de « je serai vivante ».

Pour Milly j’ai eu la prétention de couronner Nastasia reine de papier. Il y avait les coccinelles, la fureur d’une enfant, des histoires d’adulte qui contaminent, l’onirisme et la cruauté. Un bijou en soi.

Pour Je serai vivante ce serait une cape, drapée, soyeuse, de mercis et de tonnerre. Il y a dedans beaucoup de cette colère retenue, sourde et muette qui nous habite toutes. Il y a l’audace silencieuse d’une femme qui s’exprime devant un homme qui se gausse. Il y a le réalisme de cette « double peine » que l’on voit fleurir sur la toile. Et il y a le combat contre soi, contre le monde, l’oiseau dans le ciel, et la violence des fleurs de cerisier, trop belles pour l’horreur.

Merci.

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