Annie au milieu d’Emilie Chazerand

D’Emilie Chazerand j’avais lu le génialissime, topissime, excelentissime Falalala : une histoire dingue d’une famille de sept naines et d’un adolescent très grand ; de bretzel et de noël ; d’amour aussi. C’était touchant, et beau. Au point que je pense le relire chaque hiver pour replonger dans cette ambiance alsacienne si particulière. Alors quand Annie au milieu a été annoncé. Avec sa couverture en soft touch, son Annie trisomique, cette famille qui décide de se lancer dans les majorettes rien que pour elle… Je savais que ça allait être grandiose. Et ça n’a pas loupé.

Résumé éditeur

Velma et Harold sont le frère et la soeur d’Annie.
Annie est une adolescente « différente ».
C’est comme ça que les gens polis disent.
Elle a un chromosome en plus. Et de la gentillesse, de la fantaisie en plus, aussi.
Et une passion : les majorettes.

Mais voilà : l’entraîneuse ne veut pas d’elle pour le défilé du printemps. Elle n’est pas au niveau, elle est dodue…
Bref, elle est « différente ».

Alors qu’à cela ne tienne : on va s’organiser, en famille, se réunir, faire équipe. Annie défilera.
Coûte que coûte.

Mon avis

Derrière sa couverture douce aux couleurs pastels, orange, rose et bleue la première page est lapidaire, presque douloureuse, grand mère Kathy est décédée. D’un coup c’est la fin d’une enfance pour le père de Velma et Harold, il n’est plus « l’enfant de », c’est aussi la fin du riz au lait pour Velma. Une mort c’est toujours la fin de quelque chose… là c’est le début de cette histoire.

Annie au milieu c’est donc l’histoire d’Annie, une adolescente qui a quelque chose en trop, un chromosome de plus, qui lui vaut d’être traitée de mongole, ou de débile, par des gens peu intelligents et intolérants, bref, elle est trisomique 21, parle comme si elle avait neuf ou dix ans, pique des crises, mais est aussi d’une incroyable douceur, d’une délicieuse gentillesse. C’est parfois étrange de lire son point de vue, comme si on ne pouvait pas véritablement la comprendre, et puis il y a quelque chose de dérangeant, de troublant, à imaginer son corps d’adolescente et ses pensées d’enfant, une contradiction.

« Je suis heureuse. Je suis Annie Desrochelles. La vie de Annie Desrochelles, c’est la perfection. Je suis grande comme au dessus de la boîte aux lettres. J’ai seize ans trois quarts, Velma a calculé. »

Il y a donc Annie, le soleil, et tous un tas de petits satellites. Velma d’abord, dont le point de vue m’a bouleversée, étrangère à son corps comme à sa propre maison, toute entière tournée vers sa sœur. Parce qu’elle a une conscience profonde qu’elle n’a été faite que pour compenser Annie, une enfant de rattrapage et que ça la gangrène, l’empêche d’exister entièrement.

« Chaque journée commence avec les blagues d’Annie. Sa diction appliquée, sa voix gutturale, son sourire bulldozer.
Sa bonne humeur tartine de miel nos nuits grillées. Sans elle, je me lèverais la tête lourde, le corps sec, l’esprit vide. Je penserais que personne ne m’aime pour le vrai, pour le pire. Mais Annie embrasse nos mauvaises haleines et nos joues livides. Tant d’amour gratuit, garanti, donne des complexes à mon cœur. J’en suis incapable ».

Harold ensuite, un personnage plus affirmé, mais un frère aimant, qui a conscience qu’il doit être le fils parfait de son père, un modèle, qu’il doit faire des études malgré sa passion et son talent évident pour la cuisine. Et puis Harold a un secret aussi, cela fait bien longtemps qu’il ne va plus à l’école, qu’il rentre, zone chez lui, ou sort voir Camille. Camille qu’il n’a pas encore présenté à ses parents. Camille qui est un autre de ses secrets qu’il garde par jalousie, peur et égoïsme aussi. Camille qui commence doucement à en avoir marre de vivre cacher, que cela fait régresser et rend ses sentiments douloureux.

« Il faut vraiment être trisomique pour penser un truc pareil » C’est ce que je me dis et je me sens crade et méchant, encore plus qu’avance. Encore plus que tout le temps. Si Annie savait… Je suis un lâche, un pauvre type. Et ça m’est insupportable, soudain. Ça me crame, ça me creuse. Un trou, une tombe, juste là, entre les poumons. »

Et puis il y a les parents : Solange et Jérôme. Solange qui assume comme elle a assumé les regards à la maternité, l’absence de félicitations, (est-ce qu’une enfant comme Annie se félicite ?), la douleur de la solitude, elle s’est tellement abandonnée dans son rôle de mère, qu’elle n’existe plus, Solange. Alors quand sa mère lui rappelle sa propre liberté, ça la hérisse, la pique.

« On peut aussi faire les choses parce qu’on en a envie ou besoin. Ou juste parce que ça nous rend profondément heureux ! Si on ne faisait que ce en quoi on excelle, tu ne serais pas ma mère. » Puis elle a jeté les assiettes dans l’évier. Vacarme fantastique. Elle avait dit ce qu’elle avait sur le cœur. D’habitude ça la ronge. Elle retient tout, s’empêche, s’annule. Et enrage. »

Jérôme lui laisse glisser, il se laisse lentement couler dans un moule sans en sortir, jamais il n’invite d’amis à la maison, pour Marie-Claire, c’est simple, il n’en a pas. Parce que ce serait trop dur de parler d’Annie, de devoir répéter qu’il n’a pas une enfant comme les autres.

Tout ce petit monde, ce sont les satellites d’Annie, tous entiers tournés vers elle au point de s’oublier eux mêmes dans la foulée, de ne pas exister. Et pourtant c’est pour elle qu’ils vont devoir s’affirmer, s’efforcer de prendre de la place, de l’espace, qu’ils vont devoir se montrer eux tout entier, leurs corps et leurs états d’âme. S’ils veulent être une équipe. S’ils veulent défiler en majorettes. Mais il y a aussi, Marie-Claire, Dolorès, Hui, Camille que je ne vous présente qu’en demie teinte pour vous laisser les découvrir.

L’écriture d’Emilie Chazerand c’est toujours une merveille mais quand elle s’applique aussi différemment à Velma, Harold et Annie c’est beau et puissant, chacun sa propre voix comme ça, aucun doute sur qui et qui. C’est stupéfiant et un peu virtuose. Je me suis reconnue en Velma comme je me reconnais dans tous les personnages un peu effacés mais qui n’en pensent pas moins, dans sa prose aussi qui titille mes vieilles insomnies. Comme d’habitude elle entremêle les émotions, le drame, la joie, la colère, la rage de vivre. Il y a toujours, dans ses romans, une réappropriation de soi, une envie d’exister aux yeux du monde, de ne plus se cacher derrière soi, ses faux semblants, ses contours, sa famille.

Je pense que vous pourrez le trouver triste. Je pense qu’il pourrait vous mettre en colère, vous bouleverser, vous donner envie de secouer Solange ou Velma, d’enlacer Annie, de rencontrer Camille, de prêter un oreille attentive à Harold. Oui je pense que vous l’aimerez de tout votre coeur parce que c’est justement à lui que ce roman parle. Il vous chuchote la tendresse des relations, mais leur toxicité aussi parfois ; il vous conte la jalousie, les pensées négatives, les choses que l’on garde en soi, les petites pensées mesquines que l’on peut avoir, comme ça, parce qu’on est humain et que tout ne se contrôle pas. Et c’est là le talent véritable d’Emilie Chazerand, de créer, à chaque nouveau roman, des personnages aussi entiers et humains que les précédents dans lesquels on se retrouve tous un peu.

En résumé

Annie au milieu fut une lecture extraordinaire, d’aucun dirait falalalesque. C’était drôle et touchant, mais aussi triste et enrageant. Parce que de sa plume pleine d’émotions, Emilie a tracé une fresque familiale loufoque, tendre et captivante où chacun devra apprendre à exister, s’assumer, arrêter de s’effacer au profit de l’autre mais aussi grandir et s’écrire avec l’autre, pour l’autre, pour soi. C’est une grande leçon. Annie est extraordinaire. Mais Velma, Harold, Solange, Jérôme et Maire-Claire aussi. Des satellites qui peuvent devenir des soleils.

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