Les Enfants du Chaos de Ellie Gapr

Comment passer à côté d’un nouveau Electrogène ? Cette collection si riche de titres éclectiques, saisissants, électriques. Je vais vous le dire… On ne passe pas à côté.

Résumé éditeur

Sur la Terre décimée par les catastrophes climatiques, les enfants du don, capables de maîtriser les éléments naturels, sont l’objet d’espoir et de convoitise. Sevane, jeune rebelle à l’esprit libre, est prête à tout pour garder les secrets les pouvoirs de sa sœur. A l’autre bout du monde, Lake, adolescent privilégié, accepte d’utiliser les siens pour gagner l’estime de son père. Et puis il y a Awa, la petite chuchoteuse. Les épreuves qu’elle traverse nourrissent une colère prêt à s’embraser.

Mon avis

A l’image de Les Enfants des Saules de Charlotte Bousquet lu précédemment chez le même éditeur, on plonge dans Les enfants du chaos avec l’appréhension d’un roman terriblement proche et actuel. Il y a quelque chose de fondamentalement terrifiant à lire ce genre de livre, mais aussi une forme de perversité un peu morbide : dans quel monde vivrons-nous ? qu’ont imaginé les auteurs et autrices ? quel pourrait être notre futur ? Et il est très souvent peu reluisant en regard de la marche du monde. La temporalité, je crois, n’est guère indiquée même si l’on comprend bien vite que cela ne paraît pas si loin alors que l’un des personnages, Lake, regarde avec mollesse un documentaire sur le réchauffement climatique. On y entend l’exode des populations d’Afrique, les cataclysmes naturels et l’aridité progressive des sols. Un bilan catastrophique qui n’est pas sans rappeler les informations que l’on entend par ci par là.

Dans ce monde ravagé nous allons donc suivre trois personnages. Sevane d’abord, occupée à voler dans les entrepôts d’Agop une entreprise multinationale exerçant un monopole sur les denrées alimentaires du pays, en Arménie. Chez elle, l’eau du robinet s’est épuisée, l’électricité a progressivement disparu et les nouvelles de l’ouest, des états unis ou d’Europe, ne leur parviennent plus, coupé du monde par un blocus russe. A ses côtés il y a Ardémis, sa soeur, qui a développé d’étranges pouvoirs, et des enfants qui tous les jours se font enlever sans que l’on sache pourquoi ni comment.

« Elles n’en parlaient jamais. Jamais. Mais le souvenir de leur mère qui, pendant de semaines, avait agonisé devant leurs yeux de petites filles, ça hantait sans cesse leurs regards. Leurs colères, douloureuses, invisibles pour les autres : c’était ce qui les avait soudées plus encore que leur gémellité. Ce qui, aussi, avait achevé de marquer le contraste entre leurs deux personnalités. Poing chaud et langue froide. […] Bien sûr qu’Ardy comprenait. La rage et la violence, elle connaissait aussi. Elle avait juste rangé tout ça, elle. Camouflé le paquet de merde ailleurs que dans du sang et des coups. Abrité la haine derrière ses yeux noirs, enfoui la terreur là, au creux de ses mains pour toujours tremblantes. »

Lake ensuite, fils d’un haut gradé militaire qui voit sur lui le poids écrasant d’une pression paternelle et virile qui s’exerce autant à coup d’humiliation qu’à coup de poings. Privilégié, de la côte est des états unis, le jeune homme a lui aussi développé un étrange pouvoir dont il ne devait parler à personne jusqu’à ce que ces enfants particuliers, ces « dons du ciel », soient appelés à défendre le pays de ces catastrophes. Et puis il y a Awa, une petite fille du Mali qui ne parle pas et qui n’est jamais allée dans « la petite maison » qui sert d’école. D’elle on se moque, on la pointe du doigt, pourtant dans son cœur brûle un feu ravageur, puissant qu’on appelle la colère ou la fureur. Une colère sourde tel un brasier, qui crépite, et qui chuchote à l’oreille des enfants du monde, des enfants du chaos. C’est une petite fille et parce que c’en est une, tout ce qui lui arrive paraît d’autant plus atroce, d’autant plus injuste.

« Dans les rues, à travers l’épais rideau de pluie, l’ambiance était étrange. Personne ne voulait l’admettre, mais les esprits étaient en train de s’agacer. C’était comme une odeur de brûlé, fine mais réelle. Quelque chose était sur le point de s’embraser, quelque part, et la pluie, même en colère, ne pourrait pas éteindre ce feu là. »

Les trois enfants sont contraints à l’exode. Sevane pour se battre, retrouver les enfants volés et défendre sa sœur qu’elle cherche coûte que coûte se découvrant elle-même des ressources insoupçonnées. Lake pour faire ce qu’on lui demande, malgré les remarques acerbes d’Emy qui le pousse à s’interroger sur le bienfondé de ce qu’ils font. Arrêter un ouragan sur la côte est pour le renvoyer plus loin mais vers qui ? Protéger les frontières, oui, mais à quel prix ? Le jeune homme devra apprendre à surpasser la peur de son père pour enfin ouvrir les yeux. Awa, elle, c’est son pays en cendre qu’elle fuit et la mort qui la poursuit, et c’est dans la nuit qu’elle s’élève pour conter son histoire de mort.

« Dans les yeux se décelaient une terreur sans nom. Épouvantés. Ils étaient épouvantés par ce bataillon de gosses plus ou moins jeunes, sur les fronts desquels ils lisaient une colère d’autant plus singulière qu’elle était juvénile. Pure. Destructrice. Dans ces regards noirs, bleus, marrons ou verts transparaissait la folie de l’enfance qui peut tout ravager, terriblement radicale et bien trop perspicace (…) Quelque chose qui vengerait la terre épuisée, le vivant piétiné et leur enfance arrachée. Tous, ici, pourraient mourir sur un battement simultané de leurs cils. »

Dans ce roman choral où tous les caractères se rencontrent, on observe des enfants s’élever contre le chaos du monde. Chacun suit son propre chemin mais l’on sait que tous se retrouveront au bout et jusqu’à cette fin tant attendue, on palpite d’espoir et de peur mêlés. Il y a une forme de revanche des enfants contre les adultes, des innocents contre ceux qui se sont rendus coupables par inaction ou aggravation. Oui il y a une forme de manichéisme au fond, là où les adultes sont devenus soit fous, dociles ou entêtés et où les enfants font preuve de courage et de rédemption. Oui c’est vrai. Mais dans un monde plongé dans un chaos généralisé, les enfants sont les seuls innocents de ce cataclysme et ce roman vient nous le chuchoter doucement à l’oreille. De ne pas attendre. De ne pas suivre. Mais de se révolter.

« Nous sommes les enfants du chaos. Du chaos à venir, peut-être. De celui dvenu, surtout. Faut pas pleurer ; on est juste les gosses de l’enfer. Vous savez bien, celui que vous avez créé. »

En résumé

C’est beau et infiniment triste comme le sont toutes les révolutions. Il y a le sang des uns, la mort des autres. Il y a l’éboulement du monde, et la fin d’une société, le commencement d’une nouvelle que l’on sait déjà difficile. Il y a le pouvoir de s’opposer à tout ce que l’on a toujours connu, les gens que l’on a laissé derrière soi en fardeau. Il y a le surréalisme de ces dons qui ne sont que la communion d’enfants avec la nature, et cette écriture piquante et poétique qui vient titiller notre coeur. Enfin il y a cette fin, comme un brasier qui s’éteint, sur lequel on aurait jeté de la terre, et dont il reste les braises, encore ardentes et dans lesquelles le lecteur continue de brûler un peu.

Un commentaire sur “Les Enfants du Chaos de Ellie Gapr

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  1. J’ai moi aussi beaucoup aimé cette lecture !! Très réaliste, très humaine, surtout cet aspect « instrumentalisation » dont sont victimes les enfants sensitifs. Je pense très souvent à ce qui se passerait si une apocalypse de n’importe quelle forme advenait, et j’ai trouvé que ce récit amenait une vraie forme de réponse, et ça fait peur ! 😱

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