Biotanistes de Anne-Sophie Devriese

Un service de presse que j’ai attendu un bon moment avant de l’entamer. Parce que je savais que je n’aurais pas le temps de m’y plonger comme ce petit pavé de quelques 590 pages le méritait. Ou parce que je pressentais une pépite que j’avais envie de savourer de longues heures sans m’interrompre, sans avoir le cerveau parasité de pensées immensément terre à terre. Bref, je vous présente Biotanistes d’Anne-Sophie Devriese.

Résumé éditeur

Quelque part dans le futur.
La terre est sèche. Des grappes d’humains survivent dans les dernières oasis. Terminé les ruisseaux, terminé les animaux, terminé…la domination masculine. Parce qu’elles semblent être les seules à survivre à une maladie qui décime l’humanité, les femmes ont pris le pouvoir et les hommes sont relégués au rang de reproducteurs.

Rim, jeune sorcière élevée au convent voit son premier saut dans le passé approcher avec impatience et fébrilité : et si elle n’atterrissait pas en zone utile et devait renoncer pour toujours à voyager dans le temps ? Et puis, qui est Alex, cette nouvelle venue qui la déroute tant et la pousse à reconsidérer ses certitudes ? Et si….et si les hommes, en vérité, pouvaient survivre au fléau ?

Mon avis

Sachez que je n’avais pas lu le résumé. Jérôme Vincent nous l’avait présenté par mail, le titre et la couverture de Zariel avaient fait le reste (ne jamais sous estimer la superficialité des lecteurices) et je l’avais demandé en service de presse. Et même alors qu’il patientait tranquillement sur mon tabouret ployant sous les services de presse, là encore, je ne l’avais pas lu. Pourtant si on le lit attentivement, et si les questions posées nous restent en tête, je n’ai aucun doute qu’il nous éclaire sur beaucoup d’aspects. Pour ma part j’ai suivi le chemin de miettes proposé par l’autrice, me suis perdue allégrement dans les couloirs du convent, dans les pensées de ses personnages parmi lesquels on louvoie volontiers au début du roman sans tous les comprendre ou les reconnaître, et, petit à petit, le puzzle m’a fourni une vision d’ensemble. Je vous l’ai déjà, je vous le répète, j’adore les romans où je n’ai pas toutes les cartes en main, où je dois me laisser porter et suivre aveuglément le talent des conteurs et conteuses. Et quel plaisir c’est que de se laisser bercer par la voix qui a raconté cette si jolie histoire.

Le roman s’ouvre sur le sauvetage de Rim par Ulysse alors que son village finit de brûler. Il la retrouve au fond de la tour au vent, captant les quelques gouttes d’humidité flottant dans l’air pour en faire de l’eau. C’est ainsi que débute pour la jeune fille sa vie de sorcière avant qu’elle ne se poursuive au convent où toutes les femmes survivant au fléau sont amenées afin d’y recevoir soin, éducation et formation. Parce que les sorcières sont les femmes les plus précieuses qui soient. Ce sont elles qui vont ensuite arpenter le temps, filer des siècles plus tôt, et rapporter des savoirs ancestraux, centenaires, destinés à les sauver de la désolation. C’est grâce à elle que les quelques humains ayant survécu au plus fort de l’épidémie, continuent d’être nourris, continuent de vivre. C’est bercer par ces dogmes que Rim grandit, entourée d’Antho, une biotaniste surprenante créant des prothèses et des tenues vivantes, et d’Ulysse, le colporteur et conteur qui lui sert d’oncle.

Au fil des pages, d’autres points de vue se superposent à celui de la jeune femme et des dizaines de personnages font leur apparition : Magda, Olympe, Circé, Yseult, Imogène, Alex… Des prénoms principalement féminins puisque les hommes sont désormais relégués au simple rôle de reproducteurs entre prostitués, esclaves sexuels et homme au foyer. Un renversement des rôles qui fait le principal atout de ce roman. Loin des clichés qu’une telle situation engendre nécessairement, l’autrice s’amuse à replacer des remarques, des comportements et des scènes mille fois vécus par les femmes du monde entier. Ce léger décalage, ce « pas de côté », offre un regard étrangement neuf et révélateur aux lecteurs qui se retrouvent à prendre parti et à réfléchir à ce que cela signifie. Est-ce qu’à force d’en entendre parler, de le voir, de le vivre, ne sommes nous pas en train de banaliser tout cela, de le remettre au simple rang d’habitude ? de normalité ? Autour de ces situations, l’autrice tisse tour à tour des comportements dérangeants, des défenseurs, mais aussi des interrogations simples : les femmes auraient-elles fait mieux ?

« Comment peut-elle rester impassible face à tant de misère ? Comment ne pas s’identifier, se fondre dans ces chairs pour un bain de violence que l’empathie suffisait à rendre insupportable. »

Au-delà du pamphlet humaniste qu’articule Anne-Sophie Devriese autour de ses personnages, les rendant tour à tour aveugles ou emplis d’une clairvoyance rafraîchissante, elle trace un futur apocalyptique où plus aucune végétation, aucune abeille, ne vient donner vie. Un futur où la terre se serait vengée et aurait obtenu justice. Des étendues désertiques à n’en plus finir, une chaleur accablante, une épidémie chronique, des nornes posant des pièges et sapant le travail des sorcières du convent… Pourtant, si, on devine les bienfaits qu’ont apporté les sorcières on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la quasi absolue autorité qu’elles semblent exercer, leur disparition soudaine, parfois, ou même le contrôle de l’information qui semble s’opérer au sein même du convent sous couvert de protectionnisme. Là encore, on retrouve des réflexions intéressantes finement entremêlées à la trame de l’histoire où l’on va jusqu’à questionner l’essentialité de l’art, de la musique ou de la littérature. Des questionnements bien trop contemporains n’est ce pas ?

Bien sûr, n’y voir qu’une accumulation de revendications sociales, écologiques, humanistes serait on ne peut plus réducteur. Je me suis clairement laissée happer par la plume complexe et poétique de l’autrice, ou encore par ses personnages avec des mentions spéciales pour Antho, Rim et Magda mais bien sûr aussi pour Enora. Quel plaisir de croiser son prénom donné à un personnage qui passe clandestinement des romans dont A La Croisée des Mondes. J’ai adoré me faufiler d’intrigues en intrigues, d’autant plus qu’on voit les bons comme les méchants et que ni les uns, ni les autres ne sont tout blanc ou tout noir, loin du manichéisme dont les romans dits Young Adult sont habituellement friands. D’ailleurs, Rim, que l’on voit sans doute le plus dans ce roman choral est loin d’être exempte de défauts et je l’ai adorée pour cela !

Le rythme est assez lent au début, nous permettant de nous immerger petit à petit dans l’univers, d’en comprendre les travers, de commencer à en apercevoir les ombres et les recoins, avant que l’action ne commence véritablement passée la première moitié du roman. Grâce à Rim et aux sorcières nous retournons dans le passé, lointain pour eux, quasi présent pour nous comme par exemple dans la « djeungeule » de Calais où Rim assistera à sa démantélation mais aussi plus loin, du temps où les femmes étaient considérées comme des sorcières que l’on faisait brûler.

Maintenant que j’écris cette chronique, je me rends compte que l’exercice de vous dépeindre la complexité, la sagesse, la beauté et la brûlure de ces pages est loin d’être aisé. Je pourrais vous écrire des pages que je n’aurais pas écrit suffisamment et que je vous en aurais sans doute trop dit. Aussi, je ne vous parlerai ni des relations amicales, amoureuses, fraternelles, familiales, ni des trahisons, des mensonges, des secrets, ni des animaux mécaniques qui peuplent ce récit merveilleux. Découvrez-le et épargnez moi la honte d’en écrire trop peu.

En résumé

Magie, fantasy et post apocalyptique se mêlent avec brio pour servir les propos de l’autrice, formant un roman dense et vivifiant aux limites des genres. Entre un pamphlet humaniste, féministe, écologique et un roman choral aux personnages attachants, poignants, Anne-Sophie Devriese nous plonge avec talent dans un univers original et déstabilisant où les relations hommes / femmes sont totalement inversées donnant lieu à des réflexions d’autant plus fortes que notre regard n’est plus confiné à l’habitude. Un conte poétique, effrayant en un sens, mais qui pousse sans cesse à interroger nos propres dogmes, notre société, et notre futur incertain. Un coup de cœur.

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