L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges : l’affaire des cahiers de Viktor et Nadia de Davide Morosinotto

Ce roman est dans ma bibliothèque depuis un peu moins d’un an. J’avoue, j’avais complètement craqué sur l’objet livre. Les éditions de l’école des Loisirs ont fait un travail de dingue sur cet ouvrage : police d’écriture en couleur, inserts de « notes » dans les marges (toujours complexes à gérer pour l’impression), ajout de photographies et autres « documents » réels, modifiés ou inventés. J’avais dû en entendre parler à sa sortie par un ou une influenceuse littéraire mais impossible de me souvenir qui. Encore une fois c’est le challenge #lapalpasouf de @lateampasouf sur instagram qui m’a enfin donné le prétexte de le sortir de ma pile à lire. Et puis le lire alors qu’il neigeait… Voilà un roman de circonstance !

Résumé éditeur

1941. Hitler décide d’envahir l’Union soviétique. Dans la précipitation, on organise l’évacuation vers l’arrière de milliers d’enfants. Viktor et Nadia sont parmi eux. Mais, pour la première fois de leur vie, les voilà séparés. Viktor est envoyé dans un kolkhoze à Kazan, pendant que Nadia se retrouve bloquée à proximité du front des combats. Désormais, Viktor n’a plus qu’une idée en tête : traverser le pays dévasté par la guerre, les bombardements et la faim, pour retrouver sa soeur. Et pour cela, il doit être prêt à tout. Car, dans un pays en guerre, nécessité fait loi.

Mon avis

Le roman s’ouvre sur un bout de papier dans lequel le narrateur explique que le jour de son treizième anniversaire il serait devenu un héro. Déjà, l’écriture y est rouge. Quand soudain une écriture bleue s’invite à la partie et le dispute : avec ce qu’il est en train de dire et d’écrire il pourrait leur attirer des ennuis, il vaut mieux laisser parler les cahiers. Les cahiers ? Quels cahiers ? Les cahiers que Nadia et Viktor ont commencé à écrire, comme des journaux intimes, lorsque la seconde guerre mondiale a éclaté et que l’Allemagne a envahi la Russie, rompant leur pacte de non agression. Dans ces cahiers, ces deux enfants vont tout raconter : du début à la fin, en passant par leur départ forcé de Leningrad, au kolkhoze, à la forteresse d’Orechek, de leurs amitiés perdus, de leurs amis morts et de ceux qui vivent, de secrets, de rebellion mais aussi de tous un tas de méfaits, de délits et de crimes dont ils se rendront coupables par nécessité.

Ces délits, le Commissariat du Peuple aux Affaires Intérieures, ne peut pas passer à côté, et c’est le Colonel Valéry Gavrilovitch Smirnov qui est chargé de déclarer les deux enfants coupables ou innocents. Celui-ci, drapé dans son militarisme et son communisme se montre intraitable tout le long du récit, relevant point par point l’ensemble des crimes et délits, articles à l’appui, dénonçant les tendances à l’insubordination de nos camarades quand ces derniers critiquent dans leurs cahiers les adultes et militaires auxquels ils font face. Le récit est ainsi émaillé de remarques et de notes prises par le colonel S. et c’est au gré de sa propre lecture que nous avançons dans les cahiers, jours après jours. C’est lui, aussi, qui nous date certains événements afin de mieux nous situer dans le temps et l’espace. Tout le reste est écrit par deux enfants : Nadia et Viktor.

Viktor Nikolaïevitch Danilov et Nadia Nikolaïevna Danilova sont jumeaux. Depuis tous petits un lien indéfectible les relie alors qu’ils dorment, jouent, lisent ensemble. Leurs parents travaillent tous les deux au Musée de l’Ermitage à Leningrad et c’est là bas que l’histoire commence. Là bas que leur père leur confie les cahiers rouges et qu’ils se choisissent une couleur pour écrire, bleu pour Nadia, rouge pour Viktor. Là bas aussi qu’ils entendent à la radio la déclaration de guerre lancée par l’Allemagne nazie à la Russie de Staline et que tout bascule. Leurs aventures commencent sur les chapeaux de roue. En 1941, alors que la guerre fait rage depuis déjà deux ans dans l’Europe occidentale, elle n’avait pas encore atteint l’Union Soviétique, pourtant tout s’enchaîne très vite. Leur père est enrôlé dans les forces militaires et devra rejoindre le front, leur mère s’occupera de protéger les oeuvres du musée et eux, après avoir scruté le ciel à la recherche des avions qui les bombarderont, ils devront fuir Leningrad. Vers où ? Cette question reste un mystère et les deux enfants seront bien vite séparés.

La force de ce récit réside dans l’idée que nous parcourons réellement l’histoire de deux façons très différentes. D’un côté Nadia dont le train 76 se fera incendier et qui se retrouvera au milieu d’un règlement de compte entre membres du NKVD. Elle devra s’allier avec des personnages improbables, se retrouvera coincée dans une forteresse encerclée d’eau avec une dizaine de marins et bravera à plusieurs reprises les ordres des officiers. A travers elle ce sont les bombardements, les morts par dizaine, l’invasion d’une ville, et les tirs de mortiers et de fusils que nous vivront. De l’autre côté Viktor, dans le train 77 qui lui arrivera à bon port, bien loin de sa soeur. Là où Nadia tentera le tout pour le tour pour survivre, son frère lui, refusera de croire qu’elle serait morte dans le train 76 et fera tout pour la retrouver traversant les camps de prison, les camps de travaux forcés, une tempête de neige et un lac gelé pour la retrouver.

500 pages. Deux histoires parallèles et complémentaires qui nous racontent aussi la grande : sa violence, ses incohérences et ses déchirements. Des familles vont périr sous leurs yeux, des gens mourir et il faudra parfois choisir qui devra vivre ou non. Face à ces choix les deux enfants ne feront pas les mêmes et la guerre les forgera aussi sûrement qu’elle forge les adultes. C’est dense, rythmé, prenant et haletant. A travers leurs cahiers on s’attache irrémédiablement à ces deux personnages, à leurs voix qui traversent les steppes enneigées et à leur ténacité, d’y croire jusqu’au bout. J’ai aussi trouvé que le roman avertissait aussi son lecteur sur ce qu’il pouvait écrire et ce qui pouvait être lu, interprété par l’empreinte du Colonel S. qui sillonne tout le roman. En écrivant ces cahiers Viktor et Nadia ont risqué par la même l’emprisonnement, le goulag ou pire, l’exécution et seul le concours du destin et beaucoup de chance leur fera éviter. Ainsi, sans jamais verser dans le jugement David Morosinotto nous livre un portrait réaliste d’une Russie en proie -encore aujourd’hui- à un régime autoritaire. D’ailleurs il trouve un écho particulier avec les événements récents autour de l’opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny. Bien que ce ne soit pas le propos principal du titre de l’Ecole des Loisirs, j’y vois aussi une volonté de la part de l’auteur de mettre en garde et donner un éclairage nouveau sur la Russie d’après guerre et d’aujourd’hui. Mais c’est aussi un formidable plaidoyer sur la puissance des écrits qui traversent le temps et l’histoire.

En résumé

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges de Davide Morosinotto est un formidable roman où il est question du destin incroyable de Nadia et Viktor, deux personnages fictifs dont le destin extraordinaire n’a de cesse de nous rappeler ce que la guerre a pu engendrer de douleur, de crainte, de morts mais aussi parfois, de récits forts et puissants qui ont traversé le temps. A travers ces deux adolescents, c’est la Grande Histoire qui se joue dans un pays rude et glacial mais où la violence est la même. Grâce au procédé narratif des cahiers, semblables à des journaux intimes, l’auteur nous invite non pas sur le front, mais à l’arrière, où les enfants sont des victimes et toujours des héros.

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