Anergique de Célia Flaux

Une petite nouveauté des éditions ActuSF (merci pour le service de presse), qui ne saurait passé inaperçue avec cette magnifique couverture signée Zariel aux reflets d’Orient. De l’Angleterre victorienne et sombre, aux couleurs chatoyantes mais trompeuses de l’Inde, Célia Flaux nous entraîne dans un roman fantastique et steampunk où il sera autant question de magie que de notre société.

Résumé éditeur

Angleterre XIXe siècle. Lady Liliana Mayfair est une garde royale, mais aussi une lyne capable de manipuler la magie. Elle et son compagnon Clement partent en Inde sur les traces d’une violeuse d’énergie. Leur unique piste : Amiya, la seule victime à avoir survécu à la tueuse.
De Surat à Londres, la traque commence. Mais qui sont véritablement les proies ?

Mon avis

Bien entendu les mots « steampunk », « magie » et « aventure victorienne » avaient suffi à me convaincre mais c’est bien au delà de cela que Célia Flaux m’a entraînée, bien au delà d’une aventure et bien au delà de la magie. Non, l’autrice m’a entraînée dans une société pas si éloignée de la nôtre où les cases déjà bien définies sont difficiles à franchir et où, même en faisant partie de l’élite, les jugements, l’hypocrisie et le mépris sont bel et bien au rendez-vous. Le roman s’ouvre sur une scène. Une scène de viol où un dena se fait aspirer son énergie par une lyne. Quoi qu’est ce ? Laissez-moi vous expliquer. Les Lynes et les Dénas sont les deux pendants d’une même facette : les uns ont besoin d’énergie pour produire leur sort, leur magie et les puisent ainsi dans les denas, des êtres dont l’énergie est délicieuse mais qui sont « incapables » de s’en servir voire même de s’en « soulager ». Les Lynes vivent donc dans une crainte teintée de méchanceté à l’idée de ne plus pouvoir se nourrir et donc de dépérir faute de denas à disposition et les denas vivent dans une crainte teintée de désespoir à l’idée de se faire aspirer toute crue leur énergie par un lyne trop vorace. Une nouvelle donnée dans l’équation de nos systèmes d’inégalités sociales puisque ce sont bien ceux qui peuvent « prendre » qui sont élevés au rang de héros, d’élite, et ceux qui peuvent seulement donner qui restent en bas de l’échelle. Un comble puisque ce sont finalement les producteurs qui restent en bas de l’échelle et ceux qui utilisent les productions qui « s’enrichissent ». Ça ne vous rappelle rien ? Et c’est bien cela que j’ai adoré, tout ce parallèle glaçant, réaliste et ô combien touchant aussi parfois, qui se produit entre Anergique et notre propre société.

Parce qu’en choisissant la société victorienne, Anergique s’est également ancré dans une époque : le XIXe siècle. Et on peut dire que cette époque ne fut pas tendre avec les marginaux, les outsiders, les anticonformistes, bref, toutes les personnes qui sortaient du rang. Sans parler des discriminations sociales, raciales, sexuelles qui faisaient fureur et continuent à prospérer allégrement par chez nous. Et bien sachez que Célia Flaux s’est employée à nous montrer des marginaux et des anticonformistes. Anticonformiste d’abord Lady Liliana Mayfair, lyne, héritière richissime mais aussi garde royale (au grand damn de son père qui y voit un caprice), fortement éprise de son dena, Clément qu’elle souhaiterait par ailleurs épouser malgré son statut social peu élevé (là aussi, encore un caprice d’après Mr. Mayfair). Bref, ses relations avec ses parents sont plutôt désastreuses, entre sa mère dena, complètement écrasée et son père, Lyne, se croyant intouchable. Mais celle qu’elle entretient avec Clément. Aah… C’est beau, tendre, émouvant, et il s’en dégage aussi une sensualité vibrante à laquelle la plume de Célia Flaux rend tout à fait justice.

De l’autre côté, marginal à son tour, nous avons Amiya, « celui qui a survécu », le seul ayant réchappé des mains d’une « violeuse », une Lyne qui s’en prend à différents denas et les vide entièrement de leur énergie jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. Bien sûr cela vous fera sans aucun doute penser aux vampires avec le côté hémoglobine en moins. Bref, Amiya, depuis, vit dans la peur constante des denas et plus particulièrement du don. D’ailleurs jusqu’à il y a peu, jusqu’à ce que les meurtres reprennent, il ne ressentait même plus l’énergie qui parcourait son corps, et non plus son besoin impérieux de vider cette énergie ailleurs. C’est sur son insistance, que Lady Mayfair et Clément font le voyage depuis l’Angleterre jusqu’en Inde afin de débusquer la fameuse violeuse. Tout ne se passera pas comme prévu. Pas du tout même. Vous serez surpris, vous aurez le cœur serré, je vous préviens d’avance, vous crierez même, peut être, au scandale. C’est énergique, dépaysant, triste, mais aussi beau, alors que les oustiders s’apprivoisent les uns les autres. Et puis, bon, ça ne fait pas tout, mais il y a un chat. Et il jouera un rôle crucial. (je sais je suis cruelle je n’en dirai pas plus).

Bien sûr il y a un point que je souhaite aborder dans ma chronique et non des moindre : la notion de viol. Au début cela m’a dérangée que l’on parle de cela pour quelque chose de complètement fictif et imaginaire. Je me suis demandée pourquoi un autre mot n’avait pas été employé, et puis finalement… c’était parfait. Parce que ça entraîne une réflexion d’une part : qu’est ce que le viol au fond, si ce n’est pas d’une part un ressenti, celui de la victime, et d’autre part un acte abjecte qui vise à détruire, arracher, une partie de l’autre que ce soit une part de l’esprit, une part du corps, une part de l’intimité. Ainsi Amiya se sent à de nombreuses reprises impuissant, terrifié, faible mais aussi incompris par ses pairs pour qui l’acte de donner leur procure tant de bien.
« Si j’évoque mes craintes en public, certains se moqueront et d’autres partageront mon impuissance. Nul ne dispose de la force nécessaire pour arrêter cette femme. Pourtant je noircis les feuilles d’une lettre comme un naufragé jette une bouteille à la mer. »
Je crois que cette phrase, résume a elle seule tout ce qu’une personne victime de violence sexuelle, de viol, d’agression, peut ressentir. Et le pas de côté de cette femme, au lieu de bien souvent cet homme offre aussi un regard neuf, une traverse qui permet aussi d’appréhender autrement ce sujet, souvent trop « personnel » pour moi.

Autre (et dernier) point qui m’a agréablement surprise : la plume de Célia Flaux. N’ayant pas lu Le Cirque Interdit chez Scrineo, ni aucun autre roman de celle-ci je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Toutefois, faisant aveuglément confiance aux éditions dont je chronique les récits, je savais déjà qu’elle aurait quelque chose. Ce quelque chose a d’abord résidé dans son choix de temps narratif : le présent. Chose indubitablement rare dans les récits de l’imaginaire qui utilisent le passé pour mieux pouvoir exprimer le temps et toutes les choses qui se passent dans l’univers imaginé. Toutefois il colle parfaitement à ce récit d’enquête, à travers les points de vue de Liliana, Amiya et Clément qui se croisent au fil des rebondissements. D’ailleurs le rythme est plutôt rapide, sans aller trop vite sur les révélations, ce qui rend la lecture du roman très addictive. 286 pages, commencé à 22h30, terminé à 1h, sans pouvoir en décrocher les yeux. Si j’ai trouvé parfois que le texte aurait peut être mérité un peu plus de poésie, d’une certaine profondeur ou de maturité, j’en ai pour autant apprécié voire adoré chaque page ❤

En résumé

Anergique est une très belle lecture, vibrante de couleurs, d’énergie et d’émotions. C’est touchant, sombre, inquiétant mais d’une délicieuse sensualité avec des personnages forts et franchement attachants. On y parle magie, steampunk, de dérivés vampiriques et de tout un tas d’autres choses comme les cases sociales et leurs affranchis, la notion de caste et de marginalité, voire même de productivité, sisi. En bref, Célia Flaux aborde les travers de nos sociétés à l’aune de l’ère victorienne et c’est tout un programme d’ambiance, de réflexions et de ressentis qui nous y attendent.

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