Né d’aucune femme de Franck Bouysse

Ce roman est sur mes étagères depuis sa sortie, en janvier 2019, quasi jour pour jour. Ce qui est étonnant c’est que j’ai dû le prendre sur un coup de tête parce qu’on me l’avait conseillé, sans lire vraiment le résumé, sans livre vraiment les avis sur lui. Mais j’avais comme une impression de quelque chose de sombre, de hanté, quelque chose d’une violence… Il y avait ce titre, « né d’aucune femme », il y avait cette madone, esseulée mais presque floue par le jeu de la couverture. Je ressentais pour ce roman une appréhension telle que je ne l’avais pas ouvert, et c’est finalement un challenge, celui de @lateampasouf sur instagram, qui m’a poussée à l’ouvrir. Maintenant se pose la question : comment écrire une chronique sur un roman qui vous a à ce point choquée que vous avez failli le vomir ? comment écrire sur ce genre de romans là et vous dire tout de même d’y aller, de foncer ?

Mon résumé

Cette histoire c’est celle de Rose. Ou plutôt celle que l’on arrive à lire dans ses cahiers, sortis en douce d’un asile de fou où ils avaient éclos pendant des années. Celle d’une jeune fille de quatorze ans, vendue à un châtelain et sa mère, pour qu’Onésime, le père, puisse nourrir sa famille de trois filles avec une bourse pleine. C’est celle d’une adolescente arrachée à sa terre pour errer dans un château, emprisonnée par sa fierté, puis par les monstres qui y vivent. C’est un conte, effrayant, d’une violence inimaginable, dans laquelle on taille quelques éclats d’espoir et de lumière.

Mon avis

Autant vous prévenir dès le départ, ce roman contient des scènes de viols, d’enfantement, et de torture. Voilà pour les TW. On entre dans le romans par la fenêtre du rêve, quelque chose d’à la fois léger, beau, mais un petit peu sombre déjà. On y entre confusément, sans tout comprendre, mais on commence déjà à sentir les mots, les peser, la sensation qu’ils s’impriment, sans pression, sur notre rétine. On y suit un homme dont on ne sait rien, et un enfant qui rêve de liberté et la trouve dans la fougue d’un cheval. Puis, on rencontre un prêtre, Gabriel qui reçoit en confession une femme qui l’enjoint à récupérer les cahiers cachés sur le cadavre d’une patiente de l’asile. Le cadavre d’une Rose qui aurait commis un infanticide. C’est là que l’histoire de Rose commence même si, en vérité, elle continue de se jouer, partition lointaine de mots et de silences.

« Mon nom, c’est Rose. C’est comme ça que je m’appelle, Rose tout court, le reste a plus rien à voir ce que je suis devenue, et encore, ça fait du temps que quelqu’un m’a plus appelée Rose. Quand je suis seule, que tout le monde dort, des fois je répète mon prénom à voix haute, mais pas trop fort, juste pour m’entendre, de plus en plus vite. Au bout d’un moment, il n’y a plus de début ni de fin, alors je m’arrête et ça continue dans ma tête, comme si j’avais démarré une machine du diable. »

On entre dans son cahier avec une aisance incroyable, bouleversé par la sonorité de ses mots dont on sent le manque d’éducation mais qui nous touche au plus profond, avec un genre de justesse, de souplesse, comme si à mesure qu’elle écrivait, Rose découvrait la sonorité des phrases, la musique des mots. Au début, on apprend à la connaître, à s’approprier sa curiosité de jeune adolescente, sa fierté aussi, même quand elle sera vendue, même quand elle rencontrera les gens du château. Cette femme odieuse et cet ogre monstrueux dont elle ne connaît pas encore les mains, la violence et la douleur. Ça a des allures de conte, mais je sais que, encore de part le monde, des femmes et des hommes sont vendus en esclavage. On pourrait situer ce roman au milieu du XIXe, au début du XX ou même de nos jours, fenêtre romanesque de notre temps. Pendant près de cent pages, on laisse la pression monter, mais on s’accroche, à Artémis, la jument à la robe profonde et à la liberté fougueuse. A Edmond, le jardinier et homme à tout faire, à la ligne de ses épaules.

« Je voulais me jeter dans le vide, un vide, n’importe lequel parce que je pouvais pas en supporter davantage, et je me suis évanouie ».

Après c’est la descente aux enfers, ces sont les scènes insoutenables, par gores non, juste des choses inimaginables et que ton cerveau continue de vouloir imaginer au fur et à mesure que Rose raconte. J’avais l’impression d’être engloutie par ses mots, de me noyer, et plusieurs fois j’ai fermé le livre pour chercher de l’air. Étrangement, j’ai traversé ces pages le plus vite possible, j’ai tout lu à une vitesse incroyable, presque avide, alors que je cavalais sur les pages pour échapper au pire. Une fois la porte du cauchemar refermé, semblable à la porte du rêve que Rose aurait tant voulu atteindre, le cœur battant à cent à l’heure, les mains fébriles, je suis restée en suspension. J’ai contacté un ami (Lou, merci), on a discuté, de ce qui faisait l’horreur, l’indicible, et de ce qu’il y avait de puissant à l’écrire et à lire son combat à elle, sa force de se tenir debout, et peut être aussi de pourquoi il fallait continuer. Rose n’était plus un personnage, Rose était devenue une extension, une amie, un phare et il fallait la suivre, finir son histoire parce que s’arrêter là ça aurait aussi été la trahir.

Alors on reprend le roman et on continue. Ce qui est étrange aussi c’est qu’à aucun moment on a pitié de Rose, non. La pitié ça aurait été un sentiment si négligeable, si ignoble qu’on lui préfère la compassion mais surtout une espèce de rage, de colère, de force. On a envie que Rose s’en sorte. Qu’elle trouve la lumière dans ses silences, dans ses mots qui la délivrent.

« Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. Je les appelle des mots magiciens : utopie, radieux, jovial, maladrerie, miscellanées, mitre, méridien, pyracantha, mausolée, billevesée, iota, ire, parangon, godelureau, mauresque, jurisprudence, confiteor, et tellement d’autres que j’ai retenu sans effort, pourtant sans connaître leur sens. Ils me semblent plus facile à porter que ceux qui disent. Ils sont de la nourriture pour ce qui s’envolera de mon corps quand je serai morte, ma musique à moi. C’est peut-être ce qu’on appelle une âme »

En résumé

Né d’aucune femme est un roman d’une puissance rare, mais d’une horreur insoutenable aussi. Il y a quelque chose de profondément dur à plonger dans le plus sombre de la nature humaine, d’atroce, comme un enlisement de soi. Pourtant ce livre n’est pas que ténèbres, bien au contraire, c’est aussi un roman sur la lumière, sur la façon de la trouver de mille et une manières. Et puis, par dessus tout, c’est un roman sur les mots, sur la façon dont ils nous délivrent et dont chacun d’entre eux peuvent contenir autant de vérités que de mensonges.

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