Dulce de Leche de Mirabelle Borie

Grande fan de la collection #Electrogène, impossible pour moi de passer à côté d’un titre tel que celui-ci, si représentatif d’un travail éditorial mené depuis des années, de choix éditoriaux impactants et contemporains. Après Point de fuite pour lequel j’avais tremblé, qui m’avait complètement retournée et remuée, cette lecture aurait pu être amoindrie. Mais pas du tout ! Très différente de la précédente elle se révèle à la fois plus lumineuse mais tout aussi poignante. Venez découvrir le destin des enfants de Bogotá.

Mon résumé

A Bogota, en Colombie, des milliers d’enfants finissent dans la rue, faute de perspectives au sein des bidonvilles. Une fois là bas, il ne leur reste que peu d’options pour survivre : devenir des « gamines », volant, détroussant les touristes, vendant des colliers de perles et leurs services de nettoyage de voiture sur des voies bondées et polluées, se prostituer, se faire attraper par les marchands et ne plus revoir la lumière du jour. Parmi eux il y a Clara, Rafaele, Ana, Maria, Soledad, Juan, Pablo. Des enfants qui ne connaissent par leurs âges, et à qui on ne fête guère les anniversaires. Mais il y a aussi Cécilia et Pedro, tous deux adoptés à l’âge de six ans par des couples français, à Lyon, le passé flou, mais l’idée d’une urgence accrochée aux talons et l’envie irrésistible de découvrir d’où ils viennent. Entre fuite et poursuite, rêve et réalité, amour filial et amitiés, la route est semée d’embûches et de violence.

Mon avis

Par quoi commencer ? Par l’entièreté des personnages ? Par les choix cornéliens auxquels ils doivent faire face ? Par l’amour qui s’en dégage ? Par la violence ? L’amitié ? Toutes ces choses en tourbillon ? Commençons donc par… Cécilia et Pedro. Cécilia va avoir 14 ans. 14 ans c’est jeune, et puis c’est vieux à la fois, ça dépend de ce que l’on vit, de ce à quoi on survit. En attendant elle en a 13 et demi, elle rêve de sa capitale, Bogota, à laquelle elle se sent attachée sans y avoir de souvenirs. Elle rêve de chaleur colombienne, de nourriture, de lieux culturels, elle rêve. Parce qu’elle s’obstine à fermer les yeux sur ce qui se passe aussi là bas, n’en garde que l’idéal. Mais surtout elle creuse les confins de sa mémoire sans en ressortir une seule image. Elle galère même plus que sa soeur pour les cours d’espagnol. Ce manque, ce vide, la rend à la fois nostalgique et amère, surtout alors qu’elle sait que Pedro, son ami d’enfance, adopté en même temps qu’elle, en garde quelques réminiscences. Pedro c’est celui qui ne s’est jamais trop adapté à sa famille, qui se reclus dans le silence parce qu’il ne sait pas faire autrement et parfois ces silences le blessent, son incapacité à dire les choses l’handicapant atrocement. Il envie à Cécilia sa franchise, sa capacité à se glisser dans tout nouvel environnement. Frère et sœur, ils pourraient l’être mais aucun lien de sang ne les rattache. Seulement leurs cris déchirants quand on a voulu les séparer. Leur joie intense à l’idée de se revoir.

Bien loin d’eux, dans leur pays natal, on retrouve une bande d’enfants, de gamines, avec Clara, Rafaele, Maria, Soledad, Manuel, Juan… Il faudrait dire beaucoup sur chacun d’eux parce qu’en quelques pages Mirabelle Borie nous les rend attachants, leur personnalité bien ancrée, presque tangibles. Soledad et sa fierté, son envie perpétuelle de plus, d’une autre vie, celle qui n’hésite pas à frapper à la porte des hommes pour gagner un peu d’argent. Toutes l’ont déjà fait, pour survivre, pour s’échapper, pour aider, nourrir quelqu’un d’autre, mais celle qui le font aux yeux de tous, sans honte apparente, subissent reproches et opprobres. Il y a Clara, l’âme généreuse, sensible, qui veut apprendre à lire, à écrire, qui veut aller à l’école mais qui reste, pour Maria, pour son Rafaele. Parlons en de lui, du bras droit en quelque sorte, de celui qui se pose des œillères sur les yeux pour éviter de souffrir. Il y a Juan, qui accepte sans broncher que Soledad se donner à d’autres hommes, qui sait, celui qui a le tempérament d’un chef. Et puis Manuel, le protecteur fidèle de sa petite sœur, Maria, qui admire Soledad, adore Clara, se fait la petite sœur de tous, les cheveux coupés courts pour continuer à pouvoir se faire passer pour un garçon et échapper un peu plus longtemps à la prostitution. Et puis il y en a d’autres bien sûr, qui gravitent autour, des bandes rivales, amies, neutres.

Voilà, les grands portraits de ce roman aux destins croisés sont tracés. Et bien sûr c’est en oublier les parents, qui jouent un rôle essentiel dans ce roman, leur amour, leur tendresse, leurs hésitations, leurs remords, tout ce qui les rend aussi réels, tangibles, humains. Tout ce qui les rend autre chose que de simples parents, qui montre une facette plus fragile. Ce serait aussi oublier les adultes qui profitent, qui violentent, dont les pires vices ressortent dans la noirceur, gangrénant la lumière, le soleil. Cela peut vous sembler beaucoup, sur 400 pages, autant de personnages cela semble invraisemblable, et pourtant, croyez-moi quand je vous dis que je me suis attachée à chacun d’entre eux, sans hésitation, sans souci de retenir leur nom, tant l’autrice a su leur instaurer suffisamment de vie.

Dans cette chronique je n’ai pas forcément envie de vous parler de l’intrigue qui reste relativement simple et rapide à comprendre, les quelques rebondissements étant plutôt prévisibles. J’ai envie de vous parler de ce qui se passe au delà, des émotions qu’il procure, des ressentis qu’il donne, des réalités qu’il dénonce. Bogota, la Colombie, je n’y connais pas grand chose. Les gamines ? Inconnus. Le milieu de l’adoption ? Ignorance. Sans verser dans la lourdeur du journalistique, préférant prendre le point de vue des enfants, de l’intérieur, Mirabelle Borie nous offre une véritable fresque, vivante, touchante, violente, de la misère colombienne et de sa résilience. Et puis il y a aussi tout ce qui attrait à la quête d’identité de Pedro et Cécilia, déstabilisante par moment, en dents de scie aussi, une autre douleur, une autre angoisse. L’autrice ne nous épargne pas tout en conservant un ton résolument à destination des grands ados et des jeunes adultes. La fin, que l’on voyait déjà venir depuis le début n’en reste pas moins une profonde respiration, et une ouverture grandiose sur l’après. Après que le passé nous rattrape, après que le présent se brise, après des retrouvailles, après des séparations, que reste t-il de nous ?

En résumé

Dulce de Leche est un roman puissant sur la quête d’identité, l’enfance, la misère. Un texte contemporain qui n’épargne jamais son lecteur sans pour autant verser dans la noirceur. Car, sous la violence, les ombres, les dangers, la mort émergent comme un vent d’espoir l’amour, la solidarité et l’amitié, capable de surmonter les peurs, les ombres, et même…le temps.

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