De l’autre côté du Mythe : Ariádnê de Flora Boukri

Les mythes, les légendes, c’était sans doute les histoires que je préférais quand j’étais petite. Celles autour d’Ulysse notamment, son passage avec les sirènes, la nymphe Calypso, et le destin d’Ariane. Je trouvais qu’on ne parlait jamais assez des femmes et de leur rôle : Hélène de Troie par exemple me semblait avoir un destin extraordinaire, ou encore Cassandre. On ne parlait que des hommes, de leur bravoure et de leur courage. Et puis les mythes changent sans cesse à mesure que les histoires sont lues, entendues et déformées. Les éditions Gulf Stream se lancent également dans l’aventure en faisant la part belle aux « autres côtés » des mythes, ceux qui mettent en scène des femmes, notamment. Par ce biais, les éditions GSE continuent de perpétrer le rôle des mythes et légendes et s’inscrivent elles aussi dans notre imaginaire collectif.

Résumé éditeur

Je vais vous confier comment, première fille du roi de Crète, j’ai vu deux frères partir pour la Grèce et un seul revenir, détruit et humilié. Comment mon père Minos, fou de rage, s’est transformé en tyran, exigeant que son ennemi le roi de Grèce le dédommage de la pire manière. Comment, dans les profondeurs d’un labyrinthe monumental, a été enfermée une créature contre-nature, mi-homme, mi-bête, condamnée à une existence de prisonnière. Et comment, nous, Ariádnê, Phaidra, Pasipháê, les figures de l’ombre, nous avons joué notre rôle…ou choisi notre propre destinée.

Mon avis

Les mythologies qu’elles soient grecques, celtes ou germaniques, n’ont cessé d’évoluer au fil du temps. Ce sont des textes écrits mais aussi parlés, qui ont trouvé leur voix dans notre XXIe siècle à travers toutes sortes de supports : des bandes dessinées, des comics, des films, des animés. Tous en reprennent les codes, se les approprient et les redécouvrent, perpétuant cette imaginaire collectif qui nous est cher. Bien sûr ces mythes sont davantage occidentaux et il serait bon d’en voir d’autres : asiatiques, africains, océaniques… Mais parce que j’adorais les mythologies grecques à l’école, notamment les livres, je n’ai pas pu m’empêcher de tomber amoureuse de la nouvelle collection proposée par GSE : De l’autre côté du mythe.

On commence cette collection avec Ariane, ou ici Ariádnê, fille aînée de Minos, princesse de Crète. Tous ou presque connaissent l’histoire de Thésée qui, grâce au fil d’Ariane, a pu franchir le labyrinthe et détruire le Minotaure qui vivait dans le Dédale créé par Dédalus. On connaît les sacrifices des quatorze tributs athéniens qui y étaient jetés en pâture. Mais personne ne s’était véritablement attardé sur Ariádnê. C’est le pari qu’a fait Flora Boukri, jeune autrice dont c’est le premier roman. On sent entre les pages, une véritable documentation autour du mythe pour le déformer sans en enlever les grandes lignes directrices.

« J’ai besoin d’un endroit, où l’on peut être plusieurs choses à la fois, un endroit où mon frère aurait eu sa place aussi. Un endroit où les monstres n’existent pas. Où l’on n’enferme pas les gens, dans des cages ou des rôles. Un endroit où je pourrais être libre. »

Fille de Minos, Ariádnê s’est toujours sentie responsable des centaines d’athéniens et athéniennes balancés dans l’antre du labyrinthe pour une faute commise par un seul homme et pour la colère d’un roi devenu fou. Alors, lorsque Thésée, brillant de courage et de détermination, s’avance et demande à tuer le Minotaure, mettant ainsi fin à la guerre qui se profile à l’horizon, elle ne peut que le suivre. Aidée de sa sœur, Phaidra, et de son frère, Deukaliôn, elle va tout faire pour que le prince grecque réussisse là où tant d’autres ont échoué. Tombant éperdument amoureuse au premier regard, leurs cœurs entremêlés de passion, c’est entre ses bras qu’elle trouvera la solution.

Et pourtant. Pourtant Ariádnê n’est pas que le faire-valoir d’une histoire qui la dépasse. C’est une femme dont le destin n’est pas tracé et qui sera tour à tour Princesse de Crète, réincarnation de la Déesse mère, et la protégée de Diónusos. Qui prendra son courage à deux mains plus d’une fois et défiera son père, et les dieux, en ayant un destin vierge de toute intervention divine. Elle connaîtra une passion extraordinaire, à l’instar de celle que racontent les mythes et en cela, cet amour « au premier regard » ne m’a pas dérangé alors qu’il m’aurait agacé dans toute autre roman.

« Je m’aperçois que le frisson gelé que je sentais me parcourir pendant l’entrevue est en train de se transformer en quelque chose de plus incontrôlable : une peur primaire, profonde, qui monte de mes entrailles. […] Cette peur, c’est celle que ressentent toutes les créatures, celle qui commande la fuite, celle qui ne se raisonne pas, celle qui trouve sa place dans les endroits du corps les plus archaïques. La peur d’être mangé. »

De même que Thésée n’est pas le courageux prince grecque sans peur que content les mythes. Il n’est pas juste le bras armé d’un destin tout tracé, il a ses doutes et ses propres aspirations, comme l’idée de rassembler athéniens et crétois en un seul et même peuple, en allant peut-être à l’encontre des idéaux d’Ariádnê. J’ai également beaucoup apprécié la différence entre les croyances des crétois, admirant et vénérant la déesse mère, et les athéniens s’étant détournés d’elle pour lui préférer d’autres dieux, ses enfants Zeus, Poséidon, etc. On les aperçoit, de loin, comme autant de marionnettistes s’amusant de leurs pantins. Et je trouve que c’est une vision assez juste quand on lit la mythologie grecque, les dieux et déesses s’en prenant régulièrement aux hommes et aux femmes quand ces derniers tentent de choisir leur propre destinée. Je ne vous en dirai pas plus mais le traitement du Minotaure est également assez intéressant 😉

En résumé

Flora Boukri a choisi avec une extrême justesse ce qu’il lui fallait écrire et ce qu’il lui fallait réinventer, ce qu’il lui fallait garder et ce qu’il lui fallait effacer. Il en ressort une histoire humaine, ancrée dans son temps et dans son époque alors même qu’elle raconte un mythe avec à sa tête une héroïne forte et déterminée. Une façon génialissime de continuer à perpétuer la tradition des mythes. J’espère, à la façon de toutes les histoires qui imprègnent notre imaginaire collectif aujourd’hui, que celle d’Ariádnê, libre, courageuse et sauvage, en fera partie, au même titre que Thésée et le Minotaure.

3 commentaires sur “De l’autre côté du Mythe : Ariádnê de Flora Boukri

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