Âge Tendre de Clémentine Beauvais

Une nouvelle année aux côtés des éditions Sarbacane qui commence sur les chapeaux de roue avec Âge Tendre le nouveau roman de la talentueuse Clémentine Beauvais. Si Songe à la douceur traîne sur mes étagères depuis sa sortie (les vilaines ne veulent pas me le rendre, pourtant je tente une extraction chaque hiver mais rien y fait il reste ancré !) j’avais chroniqué ici Comme des images, un roman haletant sur les affres de l’adolescence. Maintenant faites places aux années sixties / seventies s’il vous plaît ça va faire SHEBAM – POW – POP – WHIZZ !

Résumé éditeur

La Présidente de la République l’a décidé : tout élève doit faire, entre sa troisième et sa seconde, une année de service civique quelque part en France. Valentin Lemonnier n’a pas de chance : ses voeux ne sont pas respectés, et il est envoyé dans le Pas-de-Calais, dans un centre pour personnes âgées atteintes d’Alzheimer, minutieusement reconstitué pour ressembler à un village des années 60.
Sa première mission semble assez simple : écrire une lettre à une pensionnaire qui a répondu à un concours dans un Salut les Copains de 1967, pour lui annoncer que, malheureusement, Françoise Hardy ne va pas pouvoir venir chanter dans leur ville.
Sauf que c’est difficile d’annoncer une telle mauvaise nouvelle. Alors il annonce l’inverse, Françoise Hardy viendra ! Il s’y engage personnellement. Et pour ce faire, il va falloir trouver un sosie de la star, qui vienne chanter son tube La Maison où j’ai grandi à tous les pensionnaires…

Mon avis

« … j’avais aucune envie de m’occuper de vieillards séniles. C’était ce que je me disais, au départ. Et me voilà, six ans plus tard, un petit appart à Boulogne, une copine à Lille et des journées à courir d’un côté à l’autre d’une fausse ville modélisée flower power.
– Tu as suivi un chemin de vie imprévu.
– On peut dire ça comme ça. Il y a un truc ici, non ? On arrive, on est bien. On n’a pas envie de repartir. Tu trouves pas ? »

Si Octavio, je trouve. Est-ce que j’avais envie de lire un roman sur un jeune gamin en service civique dans un centre pour vieux séniles atteints d’Alzheimer ? Non. Mais bon sang, il y a bien un truc dans ce roman, un truc chez Clémentine Beauvais, qui rend tout plus doux, plus tendre, et toujours aussi juste et touchant. Il y a d’abord Valentin, le petit Valou, un peu surdoué, très angoissé, une forme peut-être d’autisme ou plus simplement d’inattention, d’inadéquation. Valentin envoyé dans le Nord Pas-de-Calais, dans un milieu tout ce qu’il y a de plus étrange et étranger à ce qu’il connaît, rien pour calmer ses angoisses sous forme de « petits trains sortant de la gare ». Valentin qui nous écrit son rapport de « serci », comprenez service civique, et qui dépasse un petit peu les 30 pages demandées pour livrer un pavé de 378 et quelques feuilles. Valentin avec sa façon très particulière de présenter les choses à coup de : « Mes impressions à la lecture de cette description ont été : très négatives. Au début je n’ai rien compris. Ensuite j’ai relu et je n’ai toujours rien compris, mais certains aspects évoqués dans le mail ont particulièrement activé en moi des impressions très négatives. Par exemple « fin de vie », et « démence » (x2), qui sont des mots qui n’ont pas un effet tranquillisant sur moi. » 

Au début j’ai eu un peu de mal avec cette façon de parler, je trouvais cela trop « distant », et je perdais assez régulièrement le fil. Pourtant au bout d’un moment, sans comprendre trop comment, les phrases ont commencé petit à petit à avoir du sens et j’ai même fini par trouver cela touchant, comme un enfant voulant imiter un adulte. Impression qui est renforcé par le fait que Valentin ait une mémoire photographique et enregistre donc des phrases entières issues de toutes sortes d’ouvrages techniques alors qu’un adolescent de treize ans ne saurait même pas le sens des mots.

« Moi, en me déplaçant dans la médiathèque, j’ai eu l’impression d’être dans un espace vaste avec de la clarté et de la pureté qui me tenait à l’intérieur de lui. J’étais comme à l’unité Mnémosyme dans cet espace, ou comme dans la voix de Françoise Hardy. Il y a dans tous ces endroits la même non-violence. »

Vient ensuite l’unité Mnémosyme. Une invention de Clémentine Beauvais où les personnes atteintes d’Alzheimer se retrouvent ancrés dans un monde qu’elles connaissaient dans leur enfance, ici les années 60 – 70, flower power, des couleurs vives et éclatantes, les robes courrège, Françoise Hardy et téléphones à cadrans. Le soleil est une lampe ultra puissante qui suit « à peu près » l’évolution du soleil derrière un faux ciel. Une rue, un arrêt de bus, un cinéma, tout est fait pour que les habitants y croient, les soignants évoluant à travers les pièces grâce à des portes en trompe l’œil ; une véritable petite maison de poupée mais grandeur nature. Et ce n’est pas la seule invention de l’autrice à commencer par cette présidente et cette obligation de « serci ». Tout comme Val’, je m’inquiétais, me demandant comme réagir face à ces personnes âgées un peu « cinglées » et finalement que dire des habitants de l’unité Mnémosyme si ce n’est qu’ils sont terriblement attachants ? Le regard de Valentin sur eux est aussi clairvoyant qu’il est innocent et c’est véritablement avec une grande bienveillance que nous évoluons avec lui dans ce monde un peu loufoque.

« Je ne sais pas si d’autres personnes écrivent des comme ça dans leur rapport de serci, Madame/Monsieur le/la professeur.e, mais je le laisse parce que ça fait partie énormément de ce que ça veut dire, à mon avis, de travailler : être avec des gens qui ont des corps, qui ont des détails qu’on connaît par coeur. Je ne vois jamais ce genre de choses à ce sujet dans les guides de travail, aussi je me demande si je suis totalement normal ».

A travers les points de vue de Valentin, c’est notre propre regard qui évolue, je me suis vraiment sentie bien et heureuse, comme si j’ouvrais moi aussi mon cœur à tous ces personnages, toutes ces personnes, je voyais enfin autre chose que des corps, je voyais des gens et c’est la vraie force de ce roman : vous faire grandir. Les points de vue ? Oui parce qu’il y en a deux : celui de Valentin au moment où il écrit son rapport, et celui de Valentin à la fin de son service civique revenant sous forme de commentaires dans le rapport pour critiquer ses propos. Si parfois ces critiques se sont révélées amusantes voire éclairantes, certaines m’ont semblé inutiles et ont parfois alourdi un peu trop le texte pour moi qui était déjà haché par la façon dont Valentin écrit mais rien de bien méchant. Avec Val comme guide on part à la rencontre de beaucoup de choses : des sujets autour de la mémoire et du souvenir, comment ils nous façonnent ; autour des relations et leur complexité ; autour de l’ouverture d’esprit et la confiance en soi ; autour de l’amour et de ses douleurs, et tant d’autre. Nous y croisons également le personnage de Sola qui de taciturne et un brin caricaturale, finit par s’ouvrir et devenir un personnage attendrissant.

« Y a t-il un rapport avec mon rapport ? Je pense que oui. Parce qu’il est question de souvenirs, et qu’en écoutant Sola me raconter les siens, j’ai compris beaucoup de choses. Par exemple : le pire dans la vie, ce n’est pas la disparition de quelqu’un, une relation qui se délite, un lieu qu’on quitte. Tout cela continue à exister, transmis de tête en tête et partagé autour d’un verre avec des rires, quand on s’en souvient en commun. Le pire, c’est quand il n’y a personne d’autre pour se rappeler tout ça, personne à part toi. »

Le roman m’a beaucoup touchée par sa justesse alors même que l’autrice aborde des sujets importants avec beaucoup de finesse et de doigté. Si Valentin nous épargne les vomis, les jets de nourriture, les batailles émotionnelles et les épuisements, ses observations des pensionnaires sont autant de petits cailloux ajoutés à la bienveillance et la tolérance. Par des petites remarques espiègles, Clémentine Beauvais pointe du doigt les travers de notre société sans les juger, évoque avec désinvolture la possibilité du tout électrique, souligne d’un sourire l’inhumanité du monde du travail. J’ai aussi ressenti énormément d’émotions en écoutant l’histoire de Sola entremêlée à celle de Valentin où il est question d’amour, de trahison, d’angoisse et de douleurs. C’était beau et puissant comme le sont toutes les belles histoires quand bien même elles sont parfois tragiques. J’ai aussi adoré le fait que Clémentine Beauvais évoque l’évolution des personnages des deux côtés : celui de Valentin et celui de Sola, un ado et une adulte car oui, mille fois oui, le regard, les remarques, les conversations avec des ados aussi peuvent nous faire changer.

En résumé

En 400 pages, Clémentine Beauvais signe une véritable pépite ! Une écriture un peu barrée à laquelle on s’habitue bien vite, un Valentin attendrissant même alors qu’il était parfois terriblement agaçant et égocentrique (ce qui ne l’en rendait que plus humain), des personnages secondaires touchants comme celui de Sola, Samama, ou Octavio, une évolution toute en finesse, et la touche d’humour mâtinée d’ambiance sixties… A cela rajoutez des sujets importants abordés avec brio et finesse, une tragédie en filigrane et une comédie sur le devant de la scène. Et bien entendu Françoise Hardy, Salut les Copains et la vie trépidante des habitants du centre Mnémosyme. Mes impressions à la sortie de ce roman sont : fichtrement positive.

« Quand je me tourne vers mes souvenirs
Je revois la maison où j’ai grandi
Il me revient des tas de choses
Je vois des roses dans un jardin
Là où vivaient des arbres maintenant la ville est là
Et la maison, les fleurs que j’aimais tant
N’existent plus »

Une chanson qui prend désormais tout son sens…

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