Dans la forêt de Jean Hegland et Lomig (roman et bd)

J’ai lu le roman de Jean Hegland en parallèle de l’adaptation en bande dessinée de Lomig. Je ne sais pas si cette idée fut stupide ou ingénieuse mais elle fut pour le moins édifiante. Une vraie expérience de lecture dont je ressors avec le sentiment d’une urgence, et quelques courbatures dans tout le corps à force d’être restée assise sur ma chaise, penchée sur les deux ouvrages.

Résumé éditions Gallmeister

Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au coeur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours présentes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, remplie d’inépuisables richesses.

Mon avis

Comme je l’ai mentionné, j’ai suivi ces deux lectures en parallèle. J’ai d’abord commencé par le roman, puis après en avoir lu une cinquantaine de pages, j’ai ouvert la bande dessinée. Il n’y a rien de plus beau que de voir un dessin donner corps à son imagination et Lomig le fait à merveille.

Nell et Eva sont deux personnages aux personnalités bien marquées et qui ont grandi dans un esprit de simplicité de bonheur familial avec pour seul crédo : « ta vie t’appartient ». C’est comme ça qu’Eva entame la danse contre l’avis de sa mère, comme ça que Nell veut intégrer Harvard, comme ça que leur mère peut planter des coquelicots dans le jardin, et comme ça que leur père peut ramasser tout ce qui traîne à la déchetterie planifiant un quelconque futur où il en aurait besoin. Mais la vie continue t-elle réellement de nous appartenir quand tout est consumé par les objets ? Quand tout est recouvert de couches de mascara, de paillettes, et de réseaux internet ? Quand plus rien ne rattache plus personne à ce qu’il est au fond ? Peut-être que c’est ce dont parle le roman, peut-être est-ce la partie la plus importante qui soit. Et peut-être est-ce aussi pour cela que Lomig commence par la souche, et finit par elle, seule, au milieu de la forêt, d’un coup reconnectée au monde.

En lisant le roman et la bande dessinée j’ai eu l’impression que Lomig avait réussi à capter l’essence même de ce que voulait montrer Jean Hegland, ce qu’elle voulait dire et c’était beau à lire. Bien sûr les temporalités ne sont pas les mêmes, là où on a l’impression que les jours n’en finissent pas de s’écouler, scandés par les nouveaux mots que Nell apprend dans l’encyclopédie, l’histoire est beaucoup plus dynamique, étrangement plus fluide à travers les cases de Lomig.

Pourtant la densité du roman ne saurait s’effacer. Il y a quelque chose de profondément enfoui entre les mots de Jean Hegland, quelque chose de multiple et de pluriel qui invite à se regarder soi même, au fond de son cœur, de son ventre, de ses désirs, de ses besoins, de son corps. L’introspection est intense. Redondante aussi. Elle survient à chaque souvenir de l’abondance, au chocolat que Nell glisse entre ses bouches redécouvrant des sensations oubliées, au goût de sucette à l’orange, à leurs rires, presque trop peu nombreux qui sont comme des coups de tonnerre dans le silence de la maison. On retrouve l’instinct sous les mots de Jean Hegland, on le découvre dans les traits de Lomig.

« L’instinct est plus vieux que le papier, plus naturel que les mots. L’instinct est plus sage que n’importe quel article sur les trois étapes de l’accouchement, que n’importe quel article sur les interventions obstétricales. Mais d’où vient l’instinct ? Et où est-ce que je peux le trouver en ce moment, après avoir vécu sans lui pendant si longtemps ? »

Ce roman peut déranger. Peut-être plus que la bande dessinée. Des scènes ne sont pas ce qu’elles devraient être, mais dans un monde où plus rien n’existe, ni la morale, ni les sons, ni les gouvernements, qui se fout bien de deux femmes qui relâchent enfin la pression. Qui ressentent des peaux sous leurs doigts. Des caresses dans leur dos, entre les cuisses. Qui se moquent bien de savoir qu’enfin leurs corps se soulagent, se détend, se retrouve. Ce sont des sœurs, bien sûr, mais aussi des corps, et retrouver cela dans la bande dessinée est une chose très pure, très justement dessiné, avec ce qu’il faut de surprise dans le regard, de délassement dans les corps. Parce que ce roman, au delà de l’anticapitalisme, de la peur du futur, est surtout une réappropriation de son temps, de son corps, de soi. Et si le premier message peut sembler parfois redondant, celui-ci est beau, puissant, fulgurant.

Toutefois, la bande dessinée ne rend pas tout à fait hommage aux émotions des personnages, à la rage de Nell parfois, à sa colère, à son sentiment de perte, de dégoût, à son envie d’en finir, de cesser d’être enfin, comme si le dessin rendait tout cela trop lisse. Qu’à cela ne tienne Lomig invoque d’autres émotions, qui sont presque plus perceptibles dans son dessin, plus vivantes : l’isolement, la peur, cette maison au milieu de nulle part, cette forêt immense, partout.

Le roman et la bande dessinée se complètent à la perfection, se répondent l’un l’autre, s’écoutent, comblent les lacunes. Le rythme du récit trop lent m’enjoint à tourner une page trop rapidement, découvrir ce qui s’y passe, décrypter entre lignes et dessins et me poussent à retourner au roman. Comprendre ce qui a mené à un massage, à un enfant, à la souche. Je prends un malin plaisir à retarder la lecture de certaines cases ou à l’inverse, de certaines pages, mais ma lecture continue, en parallèle.

Et je crois que je n’aurais pas su apprécier autant l’oeuvre de Hegland si je n’avais pas eu la bande dessinée de Lomig, ses traits de crayon, si fins, si beaux, si intenses. Et je crois que je n’aurais pas su apprécier autant l’oeuvre de Lomig si je n’avais pas eu le roman de Hegland, ses réflexion, son rythme lent, insidieux et la profondeur des émotions, des personnages.

En résumé

Cette double lecture Hegland-Lomig a été une expérience enrichissante et passionnante m’entraînant entre lignes et cases, dessins et chapitres. Les deux œuvres se répondent, s’enrichissent l’une l’autre et donnent à voir une fable apocalyptique unique en son genre, humaine, dangereuse, où seuls l’expression des corps, la réappropriation des cimes, pourront venir à bout de la solitude et de la perte. Porteuses du même message, elles nous enjoignent à vivre pleinement, à consommer moins, à vivre plus et surtout, à lâcher prise.

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