Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor

Qui a peur de la mort ? est un roman paru en 2013 en France, puis réédité en 2017 chez ActuSF (chez qui je l’avais repéré) avant de sortir en poche en 2018. J’en avais entendu des retours extrêmement positifs et j’étais curieuse de découvrir un univers aussi différents de ceux dont j’avais l’habitude. Le Pumpkin Autumn Challenge était l’occasion parfaite de le sortir de ma pile à lire.

Résumé éditeur

Dans une Afrique post-apocalyptique, la guerre continue de faire rage. Enfant du viol, rejetée par les siens du fait de sa peau et ses cheveux couleur sable, Onyesonwu porte en elle autant de colère que d’espoir. Seule sa mère ne semble pas étonnée lorsqu’elle se met à développer les prémices d’une magie unique et puissante. Lors de l’un de ses voyages dans le monde des esprits, elle se rend compte qu’une terrible force cherche à lui nuire. Pour en triompher, elle devra affronter son destin, sa nature, la tradition et comprendre enfin le nom que sa mère lui a donné : Qui a peur de la mort ?

Mon avis

Ma lecture fut longue. Mais intense.
Tout commence avec la mort d’un père. Celui d’Onyesonwu, celui de Nnedi. Tout commence avec des larmes, du chagrin et une forme de violence psychologique. Tout commence avec les mains d’Onye sur son corps, avec le souffle qui s’échappe de nouveau de sa bouche pour quelques secondes et avec les cris d’effroi autour d’elle. Et pourtant tout n’a pas commencé ici, à cette veillée funéraire, l’esprit d’un père s’envolant pour les plaines sauvages. Non l’histoire d’Onyesonwu débute avec un viol, celui de sa mère, Okeke, par son père, Nuru. Les Okekes sont les premiers êtres à avoir évolué sur les terres d’Ani mais sans l’accord de la déesse qui pour les punir fit descendre les Nurus des étoiles afin de les réduire en esclavage et récupérer leurs terres. Ainsi a été écrit le Grand Livre. Cela fait d’Onye une « ewu » considérée par tous comme une paria, née dans la violence et dont la haine pourrait rejaillir sur les Okekes. Rejetée par sa couleur de peau, le sable, et ses yeux, Onye grandit pourtant avec l’amour de sa mère. Cette relation est magnifique, il existe une véritable complicité entre elles, et Najiba a une force incroyable, et un courage énorme. Elles atteignent toutes les deux une forme de légitimité lorsque sa mère épouse un forgeron de Jwahir qui deviendra bientôt le père d’Onye de bien des manières.

Mais Onyesonwu mais n’est pas n’importe qui, c’est une eshu, elle peut se transformer en vautour, tigre, et autres animaux, elle peut guérir, ramener à la vie. Elle peut chanter et attirer les créatures du monde. Elle peut traverser les plaines vertes. Oui Onye pourrait changer la face du monde. Et pourtant… Pourtant Onye reste un personnage charismatique, étrange, auquel on s’attache lentement mais sûrement. Cette importance que lui prête l’histoire et les prophéties ne se reflètent pas en elle. Elle est impulsive, colérique, dangereuse. Un jour elle plongera une ville dans le noir et en guérira une autre. La mise à l’écart qu’elle subit depuis son enfance la révulse, et on s’impressionne de voir son personnage se construire de manière si franche et en même temps si subtile. Une phrase, un mot, change le destin d’Onye. Elle passe pourtant par des épreuves inimaginables : l’excision, l’histoire de sa mère, la rencontre psychique avec son père biologique, le refus des anciens de lui enseigner jusqu’à ce qu’elle manque d’aller trop loin… Elle se construit, toute de rage et de haine, mais avec en son centre, l’amour de sa mère, les rencontres avec ces filles dont elle a partagé le Onzième Rite, et Mwita, un ewu comme elle, incapable d’être sorcier et désolé de n’être que guérisseur.

Je n’irais pas plus loin sur l’histoire pour me concentrer sur sa construction, sa plume et son univers, mais sachez que c’est une lecture dense, violente, qui ne laisse que peu de place au souffle, au repos, à la paix. Pourtant vous y trouverez quelques bulles éclatantes, rayonnantes. Et à aucun moment la violence et la cruauté ne seront gratuites, bien au contraire, elles servent le récit, l’entourent, le composent, le rendent plus vibrant et puissant, tout cela servi par une écriture extraordinaire. Beaucoup lui ont reproché son classicisme une fois passé la première moitié du roman, le retour du principe de quête, de prophétie, de destin. Mais l’autrice aborde des sujets déjà si complexes et son univers est déjà si dense, que c’est au contraire quelque chose qui m’a plu. Et je pense que je n’aurais tout simplement pas eu de coup de cœur sans ce compte à rebours, cette tension et cette fuite en avant. Sans savoir.

Nnedi Okorafor le dit à la fin de son roman, dans une postface que j’ai été ravie de découvrir, cet univers n’est pas né du néant. D’origine nigérienne elle-même, l’Afrique est un continent qu’elle connaît, tout comme la place de la femme africaine. Cette dernière, au centre de sociétés patriarcales, gardent souvent une forme de fierté, d’indépendance, et de liberté, et c’est ce que l’autrice a souhaité mettre en avant dans ce roman. Alors oui les hommes y sont souvent sexistes, machistes, et même Mwita agace souvent, mais il s’agit là aussi d’une évolution qui suit son cour. L’Afrique et le désert de Qui a peur de la mort ? se situent dans notre Soudan actuel mais à une époque indéfinie. On comprend qu’il y a eu une forme d’apocalypse, mais cela n’est pas clair. Et cela n’a rien de dérangeant ! On y retrouve des ordinateurs, des scooters, mais aussi des condensateurs d’eau qui leur servent de puits ce qui signifierait une époque plus avancée que la nôtre. Cela reste flou, en arrière plan, et j’ai beaucoup aimé que cet univers se révèle sans trop en dire, il aurait finalement pu être complètement différent. Mais ses similitudes le rendent aussi plus majestueux, et plus impactant. 

« La fiction n’est jamais que de la fiction, mais les histoires sont bien plus que de simples histoires » – Nnedi Okorafor, postface

La magie y est également étrangement présente. Elle se rapproche de ce que j’ai pu lire dans le roman Les masques d’Azr’khila de Charlotte Bousquet. Quelque chose de primitif, d’ancestral, de chamanique. On y retrouve les esprits, les « mascarades » (créatures totemiques présentes dans les traditions africaines), mais aussi la transformation physique en animal (qui se rapprocherait de l’héroïne de N.I.H.I.L. d’Alex Cousseau) et le voyage astral. Beaucoup de choses se mélangent, se superposent, ce qui rend l’ensemble très complexe mais assez jouissif. Quelques aspects sont un peu farfelus, mais tout reste cohérent et tangible.

La plume traduite est vraiment très belle. On oscille entre des aspects très terre à terre et des aspects plus poétiques, irréels. Les plaines sauvages apparaissent comme un lieu où la magie règne, dangereux mais aussi très lumineux, tandis que le désert apparaît comme menaçant et brutal. Les deux se côtoient avec brio et ce changement de plume nous les rend d’autant plus reconnaissables. J’ai mis du temps à me faire à cette apparente brutalité, mais une fois rentrée dedans impossible de le lâcher, quand bien même je me sois forcée à prendre des respirations, à me « désengluer » de la douleur, la colère, la haine, et la révolte qui me prenaient à certaines scènes.

Cette chronique est déjà bien trop longue alors je finirais sur ceci. Ce roman n’en est pas seulement un et je pense que vous vous en rendrez compte. Il y a beaucoup de l’autrice, il y a beaucoup de la femme, il y a beaucoup de notre monde contemporain. Derrière Qui a peur de la mort ? Nnedi Okorafor y a mis énormément de l’Afrique, des traditions qui nous oppressent, nous oppriment et celles qui nous entourent, nous bercent.

En résumé

Coup de cœur pour ce roman extraordinaire qui prend ses racines dans les traditions et la chaleur de l’Afrique soudanaise pour y développer une mythologie et des histoires qui lui sont propres. On y croise des mascarades, de la magie, de la violence, de la cruauté, mais aussi beaucoup d’espoir à travers une héroïne époustouflante.

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