Que passe l’hiver de David Bry

J’avais beaucoup aimé Le Garçon et la Ville qui ne souriait plus aux éditions Lynks et je m’étais promis de lire Que passe l’hiver…en hiver. C’est désormais chose faite et c’est un véritable coup de cœur pour ce roman glaçant.

Mon résumé

Stig vient d’avoir vingt ans et il est temps pour lui de venir au Wegg, l’étrange roc enneigé où, chaque année, les quatre clans se réunissent pour renouveler leur serment au Roi au solstice d’hiver. Les augures ne sont pas bons. Des créatures sombres envahissent les bois. Des vengeances se préparent, des trahisons s’ourdissent et dans le froid de l’hiver les cadavres commencent à s’amonceler. Et au fond du cœur de Stig une incompréhension palpable : pourquoi ? pourquoi tous ces morts ? pourquoi cette haine ? Est-ce encore la destinée qui se joue des hommes ou les hommes qui se jouent des fils du destin ?

Mon avis

J’avoue tout. J’ai passé une bonne partie de la nuit en compagnie de Stig, du Roi aux bois de cerf, la neige jusqu’aux genoux et le cœur à moitié glacé devant tant d’horreur. Et oui, j’étais bien contente d’être sous ma couette.

Que passe l’hiver est un huit clos à la fois terriblement glaçant, étrangement poétique et franchement addictif. Nous suivons les aventures de Stig, un jeune homme au pied bot, dont l’enfance n’a pas été bercée par les chansons d’une mère aimante, les sourires d’un père fier ou les conseils sages et avisés d’un vieil oncle. Non. Il a eu le droit à la honte, une mère partie trop tôt, et un père à la manie détestable de passer ses nerfs sur lui. Pourtant Stig est un berceau d’humanité. Il s’est réfugié dans les histoires d’Anasie, la prophétesse qui lit les augures dans le vol des corbeaux, l’odeur de pluie et la forme des nuages, et se récite les contes et les légendes de son peuple. Plus attentif et sensible que les siens, il a appris à observer et s’imprégner des forces qui l’entourent. Il ne sait ni danser ni bien courir ou monter à cheval, pourtant, sous ses cheveux et ses yeux noirs, se cachent des lames précises et les ailes d’un corbeau de nuit. Il fait partie du clan des Feyren, capables de se changer en animal, et si son pied bot l’empêche de parcourir le monde, ses ailes l’emmènent par delà la voûte.

Ce sera sa toute première fois au Wegg, là où se réunissent les clans à chaque solstice d’hiver pour renouveler leur serment d’allégeance à l’Ordrain. Depuis le Nord, le Clan des Oren peut maîtriser les esprits par delà le Voile, depuis le sud, celui des Lugen entrevoit tous les possibles du destin, depuis le sud celui des Dewe se glisse dans les ombres, et depuis l’est, le Clan des Feyren se change en animal. Ils sont les descendants des filles et fils d’Urian dont un seul est resté au Wegg pour être au « Nord, comme à l’Est, au Sud comme à l’Ouest. Dernier né du jour de solstice, sans clan, on l’appela alors le Roi de l’Hiver, maître de la Clairière et des hommes, de la magie et des mystères ». Le dernier lien avec Urian, leur Dieu, celui qui tisse les possibles et donne aux hommes la possibilité de choisir leur destin.

« Tu crois que le passé réside dans ce qui se trouve derrière nous. Tu te trompes, Stig. Car il porte également en lui l’ensemble de ce qui est déjà écrit et que nous ne pourrons pas changer, quoi que nous fassions […] Tout dépend des choix, des fils qui se renforceront, de ceux qui se briseront. Certains destins sont inéluctables. Il est cependant possible d’en modifier d’autres, oui. »

Le Solstice d’hiver est une période propice aux changements, à la musique, aux rires, aux chants et aux contes au coin du feu. Mais cette année tout commence sous de mauvais auspices, les augures ne sont pas bons et un premier mort, étouffé vient entacher le tableau. D’autant plus que Stig a assisté à toute la scène, il en est sûr, le chef des Dewe a été empoisonné. Le début d’une lente descente aux enfers où la tension, palpable, pousse au bord de la folie.

Et c’est cette tension qui m’a tenue en haleine jusqu’à 1h32 précise. Je voulais savoir. Et il était absolument hors de question que ma nuit soit peuplée d’incertitude. C’est le véritable point fort de ce roman cette ambiance puissante et onirique, à la poésie certaine, où des êtres maléfiques rôdent et où le choix des hommes pousse le monde vers une bascule catastrophique. L’étau se ressert petit à petit sur ce roc enneigé, et le complot se dévoile peu à peu. « Un fil du destin se brise. Un autre se renforce ». Cette petite phrase se fait lancinante, oppressante. On ressentirait presque la destinée de notre héros se dessiner sous nos doigts.

« Je peux faire en sorte de t’aider à comprendre, mais ne te révélerai rien de ce que j’espère ou attends de toi. Car si je le faisais, ce serait te mettre un bandeau sur le visage. Tu n’as pas besoin de mon regard pour voir. Tu n’as pas besoin de mes oreilles pour entendre. Tu n’as pas besoin de mon coeur pour ressentir. Si je t’apprenais ce que je sais, alors je désavouerais tout ce que tu es. Vous faites cela très bien sans moi, vous autres, les hommes. »

L’ambiance donc. Et l’écriture aussi. Je l’ai davantage appréciée que dans Le Garçon et la Ville qui ne souriait plus, plus détaillée, précise. C’est par ce biais que le paysage se tisse et qu’on s’immerge totalement dans ce nord fantasmé. Les quelques strophes qui rythment le récit lui donne un aspect légendaire et conté que j’aime beaucoup.

Outre Stig, auquel je me suis beaucoup attachée, l’ambiance et l’écriture, la trame de l’histoire se révèle être plus complexe que je ne l’avais imaginée sans toutefois me surprendre totalement. J’aurais presque préféré ne pas avoir les passages avec les autres personnages, notamment les « grands méchants », parce que cela m’a mis trop rapidement sur la voie alors que j’aurais préféré rester dans ce flou terrible dans lequel baigne notre héros. Le seul petit, tout petit bémol que j’émets c’est le sort des personnages secondaires et notamment féminins. Je ne dirais rien pour ne pas vous spoiler mais j’aurais aimé qu’au moins l’une d’entre elle soit plus…constante. Voilà c’est tout, je me tais chut chut chut.

Bon c’est bien beau tout ça, mais, en vrai, de quoi ça parle ? Pour ma part je pense que c’est un message nous invitant à prendre notre destin en main..Et à ne pas nous cacher derrière de pseudos dieux. Tous nos actes ne viennent pas d’une force supérieure mais de nous mêmes. Nous ne sommes pas guidés par un destin unique et inaliénable. Tous nos actes conduisent à un destin possible et chacun d’entre eux renforce un fil plutôt qu’un autre.
On peut y voir également un sous entendu beaucoup plus triste : celui de l’inéluctable changement. Le monde change, ses mythes, ses légendes, ses contes, se réinventent, évoluent, disparaissent. Les romans perpétuent la tradition de l’imaginaire, du récit légendaire et onirique, des vieilles histoires au feu de bois, mais ce ne sont plus celles d’hier. Mais il en reste toujours un petit bout, qui revient, qui se recréé, qui est là. Toujours.

« Ce qui ne se répare pas se recrée. Ce qui s’est brisé s’invente à nouveau. La vie, Stig, possède des ressources infinies. Malgré tout. »

En résumé

Que passe l’hiver est un huit clos terriblement addictif. Son ambiance onirique et glaciale, son héros tourmenté et sensible, ses neiges blanches et ses sombres trahisons en font un page turner redoutable qui laisse une place gigantesque à l’imagination. Servi par une plume poétique et précise, ce roman m’a emmenée très loin dans ce nord fantasmé peuplé de magie, de rires et de ténèbres. Un coup de cœur !

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4 commentaires sur “Que passe l’hiver de David Bry

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  1. Oh, je me souviens que j’avais vu passer la très belle couverture puis le livre m’était sorti de la tête. Avec ce que tu en dis, il va falloir que je rattrape ça, on dirait qu’il a tout pour me plaire.

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    1. Et bien je pense que ça peut sans doute rattraper ta petit déception avec Le Dompteur d’Avalanche 🙂 L’univers est rude, et plus adulte mais l’hiver y est tout aussi glacial 🙂

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  2. Une belle chronique pour un beau livre ! J’ai tout aussi adoré ce roman que toi, plongé au cœur de l’hiver en compagnie de Stig, ce poète plein d’humanité. Je te conseille de discuter avec l’auteur qui est vraiment génial, tu pourras avoir une discussion passionnante avec lui. Cela a été mon cas et j’en suis ressortie encore plus fan de cette histoire.

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    1. J’ai enfin internet (enfin au boulot mais c’est déjà ça) ! Merci pour ton commentaire ❤ Oui j'essaierai un jour, quand je pourrais revenir à LivreParis ou Montreuil 🙂

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