La servante écarlate, une dystopie glaçante

La servante écarlate n’est pas, comme le dit si justement Margaret Atwood dans sa postface, à proprement parlé une dystopie féministe mais il en a de très nombreux aspects. C’est sans aucun doute une des dystopie les plus inquiétante que j’ai eu à lire jusqu’ici.

Résumé

La fécondité a chuté brutalement suite à l’utilisation intensive de gaz, produits chimiques, et rejets pharmaceutique dans l’air, les cultures et l’eau. Les femmes donnaient naissance à des enfants déformés, sujets à des malformations abominables quand ils ne naissaient pas morts-nés, ou tout simplement encore, quand ils ne naissaient pas, laissant le ventre de ces possibles mères plats et vides. Du jour au lendemain, les femmes sont destituées de leurs postes, leurs comptes passent entre les mains des hommes et les manifestations sont annulées sous le coup d’une sommation claire : vous manifestez, nous tirons. Sous couvert de religion les femmes sont alors réduites à un nombre restreint de rangs ainsi que les hommes. Les servantes écarlates sont quant à elle devenues de simples ventres dont les Commandants peuvent disposer à leur guise quoique cela reste conventionné et régulé.
Defred est une servante parmi d’autres. On lui a ôté son nom, son enfant, son amant, sa vie. Elle n’a plus que deux options : continuer de se battre, par des petits riens, des petites transgressions personnelles, ou mourir par tous les moyens possibles. C’est son histoire que nous découvrons au fil des pages, décousue, erratique.

Mon avis

Cette dystopie est glaçante. Oh vous ne verrez pas des scènes terribles de tortures physiques comme on a pu en lire dans Game of Thrones ni de génocides infâmes comme dans Seven Sisters. C’est le côté psychologique qui est ici mis en avant par un habile procédé de narration alliant le présent, le passé et le futur, et qui nous révèle petit à petit une ascension effrayante d’un pouvoir religieux et misogyne.
Réduites au simple rôle de « ventre », les servantes sont dépersonnalisées : on ne voit pas leurs yeux, leurs cheveux, seules leurs mains dépassent de leur longue toge rouge dépourvue de toute fioriture ; leurs noms sont effacés remplacés par un maniement linguistique du nom du Commandant auquel elles appartiennent ; leurs droits sont effacés ; leurs corps littéralement violés lors d’un rituel « sacré ».
Margaret Atwood explique dans sa postface qu’elle s’était fixée une règle :

« je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. Je ne voulais pas me voir accusée de sombres inventions tordues, ou d’exagérer l’aptitude humaine à se comporter de façon déplorable ».

Peut-être est-ce là, simplement le plus terrifiant : tout a déjà été fait. L’humain s’est déjà montré à ce point inhumain. Certains faits, expliqués comme étant précurseurs de cette dictature sont même déjà en train de se produire : les produits chimiques qui auraient des conséquences néfastes sur la santé ; les malformations des nouveaux nés dans certaines zones fortement exposées ; la baisse de la fécondité ; l’augmentation des extrémistes ; etc. Le roman, écrit en 1985, trouve des échos d’autant plus forts aujourd’hui depuis l’investiture de Donald Trump qui revient sur des siècles de combat féministe, boycotte l’IVG, et ne se lasse pas de poster des commentaires misogynes quand il ne se vante pas carrément d’avoir agressé des femmes. C’est dans ce contexte que la série éponyme The Handmaid’s Tale a été diffusée sur Hulu et c’est sans aucun doute « grâce » à cela que le roman a connu une explosion des ventes.

Effrayant, donc, mais aussi captivant. Defred est une femme a qui on a tout enlevé et qui est obligée de suivre le mouvement alors qu’elle connaît encore le monde « d’avant ». Tout le long du roman elle fait régulièrement allusion à son ancienne vie, à tel ou tel magasin, et même aux combats de sa propre mère. D’ordinaire, la plupart des héros et héroïnes sont déjà endoctrinés dans le système, et un jour, par miracle, un événement les fait changer de vision ; il n’y a pas cet aspect brutal, soudain qui rend ce roman aussi très mélancolique, nostalgique et réaliste :

« Mais je pouvais voir ce qui se passait dehors dans le couloir : deux hommes y étaient postés, en uniforme, avec des mitraillettes. C’était trop théâtral pour être vrai, et pourtant ils étaient bien là, apparitions subites, comme des martiens…Nous nous entre-regardions et voyions sur les visages les uns les autres l’effarement, et une certaine honte, comme si nous avions été pris à faire quelque chose que nous n’aurions pas dû faire ».

La narration est aussi très particulière car -comme je le disais plus haut- très décousue. J’ai souvent été un peu perdue, mélangeant les différentes temporalités – passées / présentes – ne sachant plus de qui on parlait réellement, ni, finalement, quand se déroulait le récit (on en comprend d’ailleurs la raison à la fin du roman). Le « je » et le « nous » se mêlent aussi très régulièrement, la société les invitant à penser collectif plutôt qu’en tant qu’individu, ce que le texte retranscrit parfaitement bien :

« Deux quittent la pièce, deux autres conduisent Janine à la Chaise d’Accouchement où elle s’assied sur le plus bas des deux sièges. Elle est plus calme à présent, l’air passe régulièrement dans ses poumons ; nous nous penchons en avant, crispées, les muscles du doss et du ventre endoloris par la tension. Cela vient, cela vient, comme un clairon, un appel aux armes, comme un mur qui s’effondre, nous le sentons comme une lourde pierre qui se meut vers le bas, attirée vers le bas à l’intérieur de nous, nous croyons que nous allons éclater. Nous nous étreignons les mains, nous ne sommes plus uniques » p. 211, chapitre Jour de Naissance.

La servante écarlate pousse également le lecteur à s’interroger sur les motivations de chacun mais aussi sur la notion de courage, de dignité, de féminité. Nous réalisons aussi ce que le fait de pouvoir parler, échanger, se toucher implique. Ce que le regard de l’autre peut laisser penser. Ce qu’une attitude peut cacher. Pour moi ça a été une vraie remise en question sur beaucoup de choses et j’ai attendu avec beaucoup d’angoisse la fin de ce roman : l’héroïne allait-elle s’en sortir ? Commettrait-elle un impair ? Qui la trahirait ?

Et il y a tellement de choses encore à dire c’est dingue ! Mais je ne voudrais surtout pas vous gâcher la surprise, vous révéler trop de choses, vous préparer en quelque sorte à cette lecture remarquable qui mérite qu’on y aille avec l’esprit vierge et non-informé pour en ressortir quelque part grandi, quelque part terrifié, quelque part engagé.

Le mot de la fin

La Servante écarlate est un coup de coeur. La progression de l’intrigue est très lente, comme entre parenthèse et la révélation de ce qui s’est réellement passé très progressive comme au sortir d’un cauchemar qui dure depuis trop longtemps. Il m’a passionnée, glacée, surprise, captivée. Il n’y a pas à dire les amis : il est temps de changer notre destin !

Si vous souhaitez aller plus loin dans la découverte de ce roman vous pouvez bien entendu regarder la série mais aussi lire un article très intéressant de Nora Bouazzouni « Pourquoi La servante écarlate nous fait-elle si peur ? » paru sur Slate qui révèle notamment d’autres genres d’informations, par exemple politiques.

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